dimanche 26 novembre 2017

Sur le stand de Citrouille : Chloé Mary, directrice des nouvelles collections de romans aux éditions MeMo

Crédit photo : Franck Juery
Nelly Bourgeois (librairie L'Herbe Rouge à Paris) : «Une polynie est un espace d’eaux libres dans la banquise, que le vent ou des courants empêchent de se refermer », lit-on sur le livret de présentation des Polynies. Comment ces trois collections de romans ont-elles vu le jour aux éditions MeMo ? Quelles sont leurs lignes communes et leurs différences ?

Chloé Mary : Petite Polynie, Polynie et Grande Polynie ont vu très simplement le jour. Les éditions MeMo souhaitaient s’ouvrir aux romans, offrir aux lecteurs de leurs albums une manière de grandir, en littérature. Après avoir travaillé pendant dix-sept ans à l’école des loisirs pour les collections de romans, cette idée de ce grandir en littérature, en une architecture où le monde serait livre et le livre, monde, m’a plu. Nous avions nos univers respectifs, une culture réfléchie et sensible de l’image pour Christine Morault et Yves Mestrallet, mon goût des textes et du travail avec les auteurs, et nos désirs ont fondé l’imaginaire des Polynies, Petite Polynie, Polynie et Grande Polynie, au fil des années de lecture du roman, des premiers temps jusqu’à la fin de l’adolescence. Je ne sais pas s’il est possible de parler à cet égard de ligne commune, mais plutôt de caractères bien marqués qui posséderaient une harmonie commune, ces romans articulant la littérature, la réflexion et quelque chose au-delà, qui échappe. Un auteur m’a fait remarquer avec justesse que les premiers titres réunis avaient pour point commun la musique et une générosité poly(nie)-phonique. J’aimerais que ces romans troublent le lecteur par la musique de leurs styles et l’aventure de leurs histoires. C’est pour moi la première de leurs qualités de provoquer ce trouble, de plus en plus rare, de multiplier les parts secrètes ou ignorées derrière les mots, de cultiver l’incertain et l’inconnu, le contraire d’une prétendue transparence inoffensive. La seconde est de ne jamais être dégagés, de ne pas s’esquiver par rapport au monde. On pourrait dire que ces romans ne font pas rapetisser leurs lecteurs. Mais grandir peut-être en soi, on y revient donc. Secrètement, il y a certainement aussi l’idée d’un rassemblement, de s’enchanter, de se réunir en un collectif autour de la littérature, de jeunesse − la virgule ayant son importance précisément dans ce qui nous occupe −, de quitter un temps la solitude propre à l’écriture, trouver une sortie par l’intérieur, creuser un trou et continuer.


© Camille Jourdy, 2017.

Nelly Bourgeois : Creuser un trou dans la glace, donc. Comment ce travail de forage se réalise-t-il avec les auteurs ?

Chloé Mary : Tout d’abord, en laissant les portes ouvertes. En cette première année, des premiers gestes d’auteurs et d’illustrateurs seront accueillis. Je tiens plus que tout à rendre la rencontre et l’imprévu possibles. Et en travaillant sur la fiction. Poser une idée, une envie d’histoire, une phrase, un mot, en discuter, laisser reposer, l’auteur qui retourne à l’écriture, puis en discuter, reprendre, etc. tout en écoutant à chaque étape le texte. Ici, on a un peu l’impression que le temps bégaie. Finalement, tout cela trouve une conclusion naturelle, parfois avec l’épuisement d’un travail de l’auteur, ils pourraient tous en témoigner, au moment où la répétition du motif croit, peut-être à tort, ne plus rien avoir à débroussailler ; disons que ça s’arrête, c’est tout. Et ce n’est qu’un travail suspendu, qui reprend lorsqu’un auteur annonce avoir un nouveau projet. D’une certaine manière, les lettres bordent notre expérimentation. Pour nous le rappeler, la lettre s’inscrit dans les premiers romans, avec ce nom propre Sashalluciné qui devient territoire d’une destinée ou ce Monsieur B. chez Sigrid Baffert, ce baoyé aux fruits indigo, d’encre, ce B. qui est un espace à lui tout seul, la lettre, la formule d’un lieu qui n’existe plus.

 Cédric Philippe, 2017. 
Nelly Bourgeois : Vous évoquiez tout à l’heure la musique propre à ses romans. Pouvez-vous nous parler des premiers textes publiés, et de leurs musiques personnelles ? 
Chloé Mary : Emile Cucherousset réinvente la fraternité joyeuse avec ses deux frères lapins Truffe et Machin, et donne au rythme des mots le rôle d’acteur turbulent et fougueux. Qu’est-ce qu’une idée lumineuse, se demandent-ils ? Un truc qui a des ailes et qui vient de l’intérieur. Ça se rumine et ça se mange. Camille Jourdy illustre ces trois histoires réunies, en parfaite correspondance, parce qu’elle-même ne cesse d’inventer cette vie dans le jeu constant. Toujours en janvier, un des Sasha, ces pions se soumettant à la société disciplinaire de La Main, taille la route. La petite épopée des pions d’Audren est un roman de tous les âges, un récit qui pose la question du sujet et de ses rapports avec les dispositifs, grâce à la puissance incroyable de l’art narratif d’Audren. Qu’est-ce qu’une idée lumineuse ? Parvenir à rendre des pions vivants. Et ces pions trouvent corps, corps à corps, grâce aux traits de Cédric Philippe, un très jeune et très vieil illustrateur-artiste qui « écrit » l’illustration. En mars, La marche du baoyé de Sigrid Baffert livre un texte de survie et de résistance, construit comme une longue phrase qui chercherait à ne jamais avoir de point final. Il y a un halo autour des personnages de Sigrid Baffert. Le noir de la nuit, la rugosité de la marche dans le désert rouge et, par contraste, l’humanité vue à travers tous les champs de sensibilité, conduite à l’errance, à l’exil. Ce halo de saturation romanesque, ce halo pictural, est incarné par Adrienne et Léonore Sabrier, deux artistes qui saisissent la matière des rêves et les mémoires masquées. En mai, se passe quelque chose de l’ordre de la perturbation extrêmement joyeuse avec la petite cuisine de ce vieux couple bizarre, Vendredi et Robinson, qui se cherchent l’un l’autre en permanence dans Vendredi ou les autres jours ; Hélène Rajcak a proposé des illustrations qui sont du même ordre, la jubilation enfantine. A l’automne, les parutions concerneront également les adolescents. Ces romans ont et auront tous un imaginaire de l’au-delà du sol, en quelque sorte. Sous et au-dessus du sol, des histoires qui soulèvent.

Propos recueillis par Nelly Bourgeois, librairie L’Herbe Rouge à Paris