dimanche 14 mai 2017

Isabelle Arsenault Sans Étiquette

Isabelle Arsenault - Fanny Britt
Jane, le renard et moi, le premier album signé par Isabelle Arsenault et Fanny Britt, s'est vendu à plus de vingt mille exemplaires… C'est tout le succès que nous souhaitons au second, Louis parmi les spectres! Nous avons posé quelques questions à son sujet à l'illustratrice canadienne multi-récompensée pour son travail, notamment par la plus prestigieuse distinction littéraire au Canada, le Prix du Gouverneur.


MADELINE ROTH : C'est votre deuxième collaboration avec l'auteure Fanny Britt, après le magnifique album Jane, le renard et moi. Comment travaillez-vous? Vous illustrez le texte fini ou votre travail intervient-il en amont, au moment de l'écriture, du découpage? 
ISABELLE ARSENAULT:  Dans le cas des deux albums, j’ai travaillé à partir du texte final. Je n’interviens pas dans l’écriture de Fanny – c’est elle qui a le contrôle des mots, des thèmes, de l’histoire. Ses récits sont parfois liés à des événements de sa vie ou inspirés de ceux de ses proches. Le ton est très personnel et imagé, et c’est un aspect que je respecte et qui m’inspire. J’aime partir de cette matière première qu’est le texte et me l’approprier, le transposer en images, l’amener ailleurs. Fanny me donne avec une grande générosité la liberté d’interpréter ses mots à ma manière. Je me retrouve donc à inventer librement ma partie de l’histoire, les décors, les personnages, leur univers.  




MADELINE ROTH : Les deux ouvrages que vous avez cosignés avec Fanny Britt parlent notamment de mal-être, de tristesse (et de la manière de les surmonter). À qui vous adressez-vous? Aux adolescents, à leurs parents? Est-ce important pour vous d'aborder en littérature jeunesse ces thématiques difficiles? 
ISABELLE ARSENAULT: J’aime la diversité de l’offre en littérature jeunesse.  Les livres qui m’attirent sont souvent ceux qui proposent une approche différente, un angle inusité.  Il est important d’avoir des livres jeunesse qui abordent des thématiques sensibles, comme il en faut d’autres plus rigolos ou divertissants.  À la base, nous ne visions personne avec Louis parmi les spectres.  Nous avions même peur que, ni vraiment jeunesse, ni vraiment adulte, il  ne plaise à personne. Puis nous avons constaté avec étonnement qu’il plaisait à ces deux publics!  Les jeunes nous disaient s’être reconnus à travers les personnages d’Hélène ou de Louis, et les adultes y avoir reconnu les jeunes qu’ils avaient été. Nous avons conclu qu’en faisant un livre qui nous touchait nous, nous pouvions certainement arriver à toucher des lecteurs, quels qu’ils soient.


MADELINE ROTH : Votre livre est, je trouve, assez inclassable. Le considérez-vous comme un album, une bande dessinée, un roman graphique?
ISABELLE ARSENAULT: J’ai beaucoup de respect pour les créateurs de bande dessinée et c’est bien humblement que j'associerais mon travail à cet art que j’admire tant. Toutefois, le genre est en constante évolution et les ouvrages de plus en plus variés. Dans ce contexte, les étiquettes sont plus difficiles à attribuer.  Je considère mon travail comme faisant partie de cette mouvance aux approches graphiques diversifiées, qui ouvre la porte au mélange des genres.


MADELINE ROTH : C'est un livre dense, avec de très nombreuses pages. Combien de temps a demandé la réalisation des images? 
ISABELLE ARSENAULT: J’ai travaillé sur les planches pendant un an, avec des périodes de production parfois plus intensives que d’autres. J’aime pouvoir avoir du temps devant moi et sentir ce luxe m’appuyer dans mon travail. Cependant, cette latitude n’est pas toujours possible puisqu'il me faut souvent gérer d’autres projets en plus de mes livres. J’aime alors m’isoler à la campagne pour me soustraire de toute possibilité d’interruption. Lorsque j’entre ainsi dans ma bulle, je deviens plus productive. C’est même parfois difficile de m’arrêter! 


Propos recueillis par Madeline Roth, Librairie L’Eau Vive à Avignon

Scénario: Fanny Britt - Dessin: Isabelle Arsenault
Éditions La Pastèque
La première page suffit à entrer dans ce livre coup de poing. Une page grise, avec une larme en gros plan, et les mots: «Mon père pleure». Louis est un adolescent dont les parents se sont séparés il y a plus d'un an. Et, depuis, son père est triste et il boit. Il faut chercher la lumière dans les moments qu'il passe avec sa mère, son petit frère Truffe, et à rêver d'une jeune fille, Billie, dont il est secrètement amoureux («Une sirène à lunettes, une tempête de pluie, une fontaine à chocolat, une reine muette»). Les pages avec Billie sont d'un jaune éblouissant. Louis parmi les spectres est sans aucun doute l'un des plus beaux livres (le plus beau?) paru en 2016. Tout y est parfait, délicat, sensible. Après Jane, le renard et moi (paru en 2014), cette deuxième collaboration entre Fanny Britt et Isabelle Arsenault confirme tout ce qui nous avait déjà éblouis: la tendresse pour les personnages, une très belle écriture, l'utilisation des couleurs, le découpage de l'histoire (entre album et roman graphique) et l'alchimie rêvée entre deux univers. Une merveille. - Librairie L’Eau Vive