dimanche 2 avril 2017

Les livres hospitaliers - Une interview d’Iwona Chmielewska



Depuis cinq ans, nous avons la chance de pouvoir savourer les livres d’Iwona Chmielewska enfin traduits en français, d'abord aux éditions Rue du Monde pour Le journal de Blumka et Quatre bols bien ordinaires, puis aux éditions Format avec Les yeux suivi de La mésaventure et, tout récemment, de Dans ma poche. L’auteure a bien voulu répondre aux questions de Mélinda Quillet (librairie Lucioles) traduites, comme les réponses, par l’éditrice de Format, Dorota Hartwich.

MÉLINDA QUILLET: Des livres pour les grands et les moins grands, des albums graphiques toujours narratifs, comment s'écrivent toutes ces histoires dessinées?

IWONA CHMIELEWSKA: Chacun de mes livres s'écrit différemment mais toujours en écho à un de mes besoins intérieurs profonds. Je ne fais jamais de livre sur commande. J'ai simplement une idée qui ne veut pas me laisser tranquille, jusqu'au moment où je la réalise. Je ne suis pas différente de la plupart des artistes qui travaillent comme ils veulent quand ils veulent. Dans la poche semble être le plus simple de mes livres, parce qu'il a l'air d'un jeu sur la forme. Mon intention était aussi de créer quelque chose d'anti-système pour montrer que les enfants ont droit au secret, à leurs cachettes secrètes, et que chacun d'eux est un individu différent qui a besoin de sa bulle intime, de sa «poche». Le journal de Blumka est un livre difficile, non-fictionnel cette fois, sur les droits de l'enfant à la veille de l'extermination. J'ai passé beaucoup de temps à réunir le matériel nécessaire à cet album en ayant conscience que faire ce livre était une grande responsabilité. Et pourtant, peut-être paradoxalement, je l'ai fait comme je le voulais, y compris sur le plan artistique. Mes livres posent des questions plutôt qu'ils n'apportent des réponses toutes prêtes avec une leçon de morale.


MÉLINDA QUILLET: La lecture de vos livres impose (en douceur) de prendre le temps. Le temps d'observer, le temps de voir, le temps de se regarder. Les textes sont souvent courts et les images épurées. D'où vous vient ce sens du détail au coeur de l'émotion, ce talent pour l'ellipse qui laisse le temps?

IWONA CHMIELEWSKA: Un jour, quelqu'un a qualifié mes livres de «livres hospitaliers» (au sens «accueillant» – note de la traductrice). C'est effectivement comme ça que j'essaie de les créer: qu'ils n'imposent rien, qu'ils sachent écouter le lecteur plutôt que de l'abasourdir, qu'ils laissent beaucoup de possibilités d'interprétation. Je tiens à ce qu'ils soient essentiels comme si je mettais un nombre infini de choses dans une toute petite valise. On peut l'atteindre paradoxalement non pas en montrant ces choses innombrables, mais en offrant le vide à l'imagination, en laissant entrer l'air dans le livre, pour les autres, sans les épater avec ses compétences ou son savoir. Ce qui est le plus important, c'est ce qui se passe dans la tête du lecteur. Je peux le constater lors des ateliers avec les enfants comme avec les adultes. Un atelier est un test. Il permet d'observer le caractère ouvert d'un livre... Les lecteurs commencent alors à le co-créer et s'extasient de leur propre ingéniosité. Donner ce temps et se l'accorder, c'est aujourd'hui un grand luxe.


MÉLINDA QUILLET: Dans vos illustrations, le fil, le textile, les rubans, la broderie reviennent souvent comme un lien entre le monde de l'enfance et celui des adultes. Que pourriez-vous dire de ce travail «à l'aiguille»?

IWONA CHMIELEWSKA: Pour le dire brièvement, je cherche à établir des relations, à recoudre, à lier avec des fils invisibles les phénomènes qui sont parfois impossibles à assembler. Il est facile je pense, d'enseigner, d'enchanter ou de faire peur dans les livres. Ce qui est plus difficile, c'est d'établir une relation avec le lecteur, lui permettre de se sentir sujet de l'histoire et de lire cette dernière à sa guise, de se regarder dans le livre comme dans un miroir. Nous n'avons pas dans le monde d'aujourd'hui suffisamment cette communication, nous ne percevons pas le monde de façon holistique et pourtant nous sommes tous liés les uns aux autres, à la nature, il suffit de s'en rendre compte. Une aiguille, un fil et la couture, c'est une belle métaphore de la vie. J'ai beaucoup de respect pour le travail des mains humaines. J'adore les tissus, j'aime les regarder, les toucher, les lisser, les associer, observer le pli d'un vêtement à la flexion du coude ou du genou. Je travaille actuellement sur un livre dédié à ma grand-mère tisseuse. Comme elle, je crée mes livres en construisant une chaîne et une trame. Les mots et les images s'entrelacent comme des fils et deviennent inséparables.

Propos recueillis par Mélinda Quillet, librairie Lucioles à Vienne, et traduits par Dorota Hartwich, éditions Format




La Mésaventure
Auteure illustratrice: Iwona Chmielewska - Traductrice: Lydia Waleryszak
Éditions Format
16,90€ - Album

C'est un accident, le truc bête. C'était juste pour rendre service, donner un coup de main, faire plaisir à maman en repassant cette nappe qu'elle aime tant, celle brodée par Grand-mère. Et puis voilà, le fer qui imprime sur la nappe cette tache indélébile, cette marque à jamais incrustée, la nappe fichue et maman qui rentre... Ce pourrait être l'histoire d'une catastrophe mais sous la plume d'Iwona Chmielewska ce sera une mésaventure, une belle mésaventure. La brûlure dessinée se transforme au gré des états d'âme de son auteure. Successivement honteuse, trouillarde, inquiète un peu menteuse aussi, elle va finalement assumer et trouver une bien belle alliée. Toujours tout en discrétion et sensibilité, ce nouvel album d'Iwona Chmielewska confirme son talent pour l'ellipse et le sens du détail au coeur de la vie et de l'émotion. Pas grand chose, trois fois rien et pourtant tout est là, cet album pourrait se résumer à ça, tant en si peu de traits et de mots il parvient à évoquer l'universel, l'essentiel aussi bien dans l'expression de soi que dans la relation à l'autre. Un album rare, un message doux et une auteure à découvrir!
Librairie Lucioles