dimanche 24 septembre 2017

Gentleman Barroux : «Il reste tant de livres à écrire, tant d’images à créer…»


L’illustrateur Barroux est également auteur et éditeur (Kilowatt éditions jeunesse, avec Galia Tapiero). Il voyage d’une fonction à l’autre aussi facilement, avec autant de plaisir qu’il a voyagé depuis son enfance et voyage encore, d’un pays à l’autre, d’une rive ou d’un livre à l’autre. Sandie Da Ré (librairie Dans ma Librairie à Agen) l’a rencontré.


SANDIE DA RÉ: Afin de vous présenter à ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous nous dresser un tableau de votre parcours?
J'ai passé une grande partie de mon enfance à Casablanca, au Maroc. De retour en France, je suis entré à l’école Estienne, en Communication visuelle. J'ai ensuite d’abord travaillé dans la publicité et un jour, un peu par hasard, on me propose d'illustrer un texte pour enfants à paraître chez un petit éditeur. Mon premier livre pour enfant… suivi très vite d'un second. Là, tout me parait évident: je décide d’en faire mon métier. Je pars alors m’installer au Canada, puis aux États-Unis où je commence ma carrière d’illustrateur. Retour en France en 2002…


Enfant, quelles étaient vos lectures favorites?
J’ai beaucoup voyagé avec mes parents et les livres nous ont toujours accompagnés. Jules Verne, beaucoup, et plus tard Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur de Maurice Leblanc…


Quels auteurs, illustrateurs, artistes vous inspirent aujourd'hui?
Sempé, bien sûr, à qui j’ai dédié Le Paris de Léon paru aux éditions Actes Sud. Mais aussi Folon, avec la poésie de ses personnages à chapeaux, errant au milieu de décors lunaires. Mais aussi toutes les photos de Raymond Depardon sur l'Afrique, et les peintures colorées et les photomontages de David Hockney.


Comment avez-vous été amené à créer les éditions Kilowatt?
Kilowatt est né il y a huit ans, d’une rencontre... d’une amitié. C’est en discutant avec Galia Tapiero que tout a commencé. On avait la même envie, la même vision. Créer une maison d’édition qui nous permettrait de découvrir, d’accompagner des jeunes auteurs, des jeunes illustrateurs, de pouvoir aborder des thèmes peu ou pas traités, l’envie de faire des albums documentaires innovants: une sorte de jonction entre Galia anthropologue et moi illustrateur. On s’est lancés… Depuis on a fait du chemin, plusieurs collections ont vu le jour et nous publions maintenant une douzaine de titres par an.


Est-ce important pour vous d'avoir ce statut d'éditeur?
Oui, bien sûr. L’idée d’accompagner, de porter et, plus tard, de défendre le texte d’un auteur ou d’un illustrateur, c'est très important pour nous. De mettre en relation des mots et des images dans une juste complémentarité. On prend des risques et, au final, avec le temps, livre après livre, l’image de Kilowatt se façonne, avec des albums comme Un air de violoncelle, sur la chute du mur de Berlin, un livre rempli de couleurs, avec les vrais choix graphiques, vraiment réussis, de la jeune illustratrice Aurore Pinho e Silva. Ou, autre exemple, avec les illustrations de Karine Maincent, pour Vélos, des illustrations toujours justes, toujours surprenantes, servies par un grand sens de la composition.


La première chose qui vous attire sur un projet est-ce le sujet, les personnes impliquées...?
C’est un ensemble de choses très variables. Parfois ça peut être un sujet qui nous tient à cœur et que l’on veut défendre. Nous cherchons des textes qui ont du fond, il y a une volonté didactique, une envie de susciter le questionnement. Une image, le style d’un illustrateur peut également nous porter. Galia travaille beaucoup avec les auteurs sur les textes, moi j’apporte un autre regard sur les images. On discute beaucoup et les idées fusent sans censure. Toutes ne deviendront pas des livres mais c’est toujours très stimulant…


Les derniers albums que vous avez personnellement signés (Le grand incendie, Histoire de voyager, Bienvenus, Où est l'étoile de mer) semblent inspirés par l'actualité sociale. Est-ce important pour vous de sensibiliser les enfants à nos problématiques contemporaines?
La liste est effectivement longue... On peut ajouter Ahmed sans abri, aux éditions Mango, sorti en 2007. Ou Une guerre pour moi, aux éditions Les 400 coups, sur un très beau texte de Thomas Scotto. Ou encore Mon pull panda, sur un texte de Gilles Baum et qui sortira chez Kilowatt en 2017. J'aime bien aborder avec humour, tendresse, poésie des thèmes contemporains. Plutôt urbains et modernes. Je n’ai jamais su dessiner les licornes...


Avec votre triple casquette « éditeur/auteur /illustrateur», quel regard portez-vous sur la littérature jeunesse? Et y a-t-il une de ces casquette qui a votre préférence?
Il y a, en littérature jeunesse, beaucoup de créativité, beaucoup d'effervescence… Je suis toujours émerveillé par ce bouillonnement incessant. Il reste tant de livres à écrire, tant d’images à créer… Beaucoup de thèmes, de sujets ont déjà été abordés, mais tout est une question d’angle, de points de vue. Ceux de l’auteur, de l’illustrateur, de l’éditeur… Le livre … c’est la clé. Tout tourne autour. Recevoir un livre, tout frais, tout neuf, dont je suis l’auteur, l’illustrateur ou l’éditeur, c’est toujours pour moi un grand plaisir. On a beau avoir travaillé dessus pendant des mois, on est toujours surpris, étonné de le tenir dans les mains. Son odeur, le petit craquement du papier quand on l’ouvre pour la première fois… Je ne m’en lasse pas! Que ce soit les miens ou ceux des autres...


Avez-vous encore le temps de vous consacrer à d'autres passions?
Les voyages bien sûr… Et les gens. Les uns ou les autres, je les dessine en couleur, en noir et blanc, aux pinceau, feutres, pastels… Je coupe, je colle. Je teste des trucs, des machins, des bidules dans des carnets remplis à ras bord et qui s'empilent sur une étagère dans mon atelier!


Quels sont vos prochains projets?
Je viens juste de terminer un roman graphique, tout en noir et blanc, sur un très beau texte de Bernard Chambaz. Une traversée des États-Unis à moto de New York à San Francisco. J'ai les illustrations d'un livre pour enfants à finir pour un petit éditeur canadien. Et je dois dessiner les esquisses d'un projet de livre pour un éditeur anglais avec qui j’avais déjà travaillé… Pour Kilowatt, on travaille sur la sortie de plusieurs albums… Superfish, sur un texte d' Orianne Lallemand illustré par Maureèn Poignonec. Et donc aussi Mon Pull panda sur un texte de Gilles Baum… et un roman graphique pour les plus jeunes illustré par Lisa Blumen sur un texte de Véronique Cauchy!

Propos recueillis par Sandie Da Ré, Librairie Sorcière Dans ma Librairie à Agen

Jean-Marc Fiess : «Il était urgent de promouvoir les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l'homme auprès des plus jeunes »


Jean-Marc Fiess © Philippe Castaño
Après ABC 5 langues et 9 Mois, Jean-Marc Fiess a imaginé un pop-up astucieux pour sensibiliser le lecteur aux fondamentaux de la Déclaration universelle desdroits de l’homme. Il répond aux questions de son éditrice.

Comment est née ton envie de faire un pop-up sur la Déclaration universelle des droits de l’homme ?
JEAN-MARC FIESS : J’ai été extrêmement bouleversé par l’attentat contre Charlie Hebdo, et j’ai eu envie de parler de libertés aux enfants. C’est un sujet compliqué à aborder, car nous n’avons pas tous la même notion de ce qu’est la liberté, et surtout je ne voulais pas faire un livre démagogique. Je me suis donc plongé longuement dans ce qui pose les fondements de notre démocratie : la Déclaration universelle des droits de l’homme. Adoptée par l'ONU (Organisation des Nations Unies), cette déclara- tion a vu le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1948, et introduit enfin la notion d’égalité entre les hommes et les femmes. Alors que j’étais en résidence d’auteur, ma conviction a été renforcée par les événements de novembre 2015. Il était décidément urgent de promouvoir les valeurs de cette Déclaration auprès des plus jeunes.

Comment as-tu choisi les articles que tu voulais animer en pop-up ?
JEAN-MARC FIESS : Ma première approche a été de répartir les 30 articles en 9 grands thèmes. Au dé- part, les articles correspondant au thème figuraient sur chaque double page pop-up. Mais je me suis très vite rendu compte que c’était trop dense. Pour alléger le livre, je me suis limité à 7 grands thèmes et j’ai regroupé tous les articles à la fin du pop-up. Les ateliers menés avec les enfants au cours de ma résidence d’auteur m’ont aidé à affiner mes choix et à tester la compréhension du public que je visais.

Comment es-tu parvenu à rendre ce livre si accessible ?
droits de l’homme dans un petit format mais il m’était impossible de réaliser ce projet sans que les articles y soient présentés dans leur intégralité. J’ai alors pris le parti de symboliser chaque anima- tion pop-up par une phrase simple résumant un idéal d’égalité et de liberté à atteindre. Grâce à ces mots forts, nous avons pu mettre en avant ce qui est pour moi l’essence même de ce projet : l’idéologie de la Déclaration. Les 30 articles figurent à la fin du livre, dans une version simplifiée pour enfants, validée par l’ONU. Aux parents ou aux enseignants, s’ils le souhaitent, de poursuivre la lecture et l’explication de ce texte.




Anne-Gaëlle Balpe : «Comme John Irving, j’aime beaucoup comparer l’écriture au sport…»

Anne-Gaëlle Balpe 
Les romans de la collection Pépix chez Sarbacane sont attendus par les jeunes lecteurs qui fréquentent la librairie La Marmite à mots à Belfort. Pour un des derniers, L’écrivain abominable, Caroline Planchenault, la libraire, a eu l’occasion et le plaisir d’échanger avec son auteure, Anne-Gaëlle Balpe.

CAROLINE PLANCHENAULT: Anne-Gaëlle, L'écrivain abominable est loin d'être votre premier roman, d'où vous vient cette idée d'écrivain machiavélique et méchant avec les enfants (sans trop dévoiler toute l'histoire...)? Ne me dites pas que c'est le message que vous souhaitez envoyer aux jeunes lecteurs!
ANNE-GAËLLE BALPE: Par expérience, je sais que la rencontre avec un écrivain est un moment particulier dans la vie d’une classe. Et je crois que les enfants et enseignants partent du principe que celui qu’ils vont recevoir est bienveillant et sympathique! Alors pour cette histoire je me suis dit: et si l’écrivain tant attendu était détestable, abominable?! Et si – pire – il leur tendait un piège?! J’ai trouvé que c’était une façon originale et amusante d’aborder cet aspect de mon métier. Par ailleurs, je souhaitais depuis très longtemps rendre «hommage» à Roald Dahl, dont les livres sont à l’origine de mon envie d’inventer des histoires. J’ai donc imaginé que cet abominable personnage s’inspirerait de cet écrivain (qu’il déteste, bien sûr!) pour mener à bien son horrible projet. D’où son nom, Roland Dale. Je pense que Roald Dahl aurait aimé qu’on le transforme en un personnage maléfique! Enfin, les romans Pépix étant drôles et «impertinents», j’ai pensé qu’un horrible écrivain pour enfants était le méchant idéal pour un titre de cette collection!

Vous écrivez aussi bien des textes pour des albums que des textes pour des romans jeunesse. Est-ce que vous appréhendez le travail d'écriture de manière différente pour l’un ou l’autre de ces registres? 
Oui, car le texte pour album, d’une part, est très court et, d’autre part, il est toujours illustré. La chute y est très importante. Je me penche moins sur les personnages et plus sur la structure du récit. Je fais en sorte de trouver la fin d’abord, puis de la «viser», comme on vise la cible au tir à l’arc. Les albums que j’apprécie le moins sont souvent ceux dont la fin n’apporte pas le plaisir (surprise, humour, poésie…) que l’on était en droit d’espérer. Enfin l’album est habituellement lu à voix haute, donc il faut penser à la dimension sonore et au rythme du texte. Dans un roman, il s’agit davantage de développer un univers, caractériser des personnages, développer une intrigue. Il y a aussi l’écriture des dialogues qui est particulière (souvent moins présente dans les albums). La difficulté de l’écriture du roman, pour moi, est justement la longueur, qui fait qu’on a le temps de douter de ses choix, de se décourager. J’aime beaucoup comparer l’écriture au sport, comme le fait John Irving… L’album c’est le quatre cents mètres, il faut être efficace et rapide, on voit dès le départ la ligne d’arrivée… Le roman, c’est le marathon, on ne sait pas trop ce qui nous attend sur le chemin, il faut être patient et endurant, parfois changer de rythme!

Beaucoup de vos textes, albums et romans, sont illustrés. Que représente pour vous l'illustration dans vos écrits? 
Je me suis mise à écrire de la littérature jeunesse justement parce que je rêvais de voir mes textes illustrés. C’est pourquoi j’ai d’abord écrit beaucoup d’albums. Le talent (le pouvoir!) des illustrateurs me fascine. Ils peuvent, n’importe où, sur un bout de nappe ou une étiquette de bouteille, faire naître un personnage qui génère en nous un sentiment. Je les jalouse beaucoup, ce sont des super-héros! Quand j’écris un texte d’album, j’écris en pensant à la complémentarité entre texte et image. L’intérêt c’est aussi de jouer avec, de la détourner, parfois. La place de l’image dans un roman est assez différente. Les illustrations viennent plutôt en complément du texte, il n’y a pas le même équilibre entre l’un et l’autre en terme de résonance, de dialogue. Là, l’image n’est pas constitutive de l’histoire. Pour autant, pour le lecteur, quel plaisir de lever les yeux du texte pour découvrir ce que l’illustrateur a imag(in)é ! Je trouve que cela apporte notamment beaucoup lorsque l’histoire est drôle, ou effrayante, comme dans L’écrivain abominable.

Propos recueillis par Caroline Planchenault, Libraire Sorcière La Marmite à Mots à Belfort



L'écrivain abominable
Ed. Sarbacane
Manolo est un jeune garçon qui vit dans un cirque. C’est un maître itinérant qui lui fait la classe dans une caravane-école, un maître juste pour lui, pour son cousin Paco et sa cousine Mandy. Au programme de la journée: apprentissages scolaires le matin et travail de domptage avec son otarie l’après-midi... Malheureusement, voilà le maître qui se blesse et reste sans remplaçant. Manolo et son cousin doivent se rendre dans l’«école normale» du village… et ils n’aiment vraiment pas ces écoles! Il faut rester assis sur une chaise toute la journée et se taire; écouter Madame Gastraud, la maîtresse; apprendre l’imparfait du subjonctif, les hommes préhistoriques et les divisions. Et puis supporter les moqueries des élèves pendant la récréation... Cerise sur le gâteau, voilà qu’il faut préparer la rencontre avec Roland Dale, un écrivain célèbre et auteur des «Merveilleuses Aventures d’Émile Carton»! Manolo déteste lire: alors rencontrer un auteur… merci bien! Et cette journée de rencontre va être terrible et terrifiante pour Manolo, notamment quand l’auteur Roland Dale transforme les élèves de l’école en «Playmobil somnambules» pour les emmener dans son manoir! Entre rires et frissons, Anne-Gaëlle Balpe nous entraîne dans une histoire abracadabrantesque qui donne... une «abominable» envie de lire! - Librairie La Marmite à Mots.

Lizi Boyd : «Dans l'enfance ce partage est un régal et dans la vie c'est juste une aptitude merveilleuse.»

Dans l'atelier de Lizi Boyd
Gwendoline Dubrion (librairie Autrement Dit à Dijon) a eu envie de demander à Lizi Boyd d'ajouter quelques mots à ceux qu'elle avait trouvés dans le petit panier de son album, Grand Ours petite chaise. Merci à Maryline Couturier (même librairie) pour la traduction.

GWENDOLINE DUBRION: Quelles techniques employez-vous pour l’illustration de vos livres? Et quelle importance accordez-vous au papier utilisé?
LIZI BOYD: Pour mes livres, je travaille la gouache en raison de ses qualités graphiques et de la densité de la peinture. J'aime aussi coupler son utilisation avec du papier à fond coloré, comme dans Dedans Dehors, Promenade de nuit. Grand Ours petite chaise a été fait, lui, sur du papier cent pour cent coton. Le papier choisi par  l'éditeur est tout aussi important que les images et le texte. Et je préfère le papier mat au brillant car les illustrations, à mes yeux, donnent alors l'impression de se fondre dans la matière plutôt que flotter en surface. Mon péché mignon, quand je reçois un de mes nouveaux livres, est de plonger mon visage entre ses pages afin de sentir la profondeur merveilleuse de l'odeur de l'encre.

Pouvez-vous nous parler de vos sources d’inspiration?
Ma sensibilité esthétique est née de l'univers d'artistes dans lequel j'ai grandi, baignée dans le design des années 1950. Le mouvement des lignes et des couleurs, le jeu des formes et des motifs, la manière dont s'entrecroisent tous ces éléments, en harmonie comme en opposition, dans le but de créer un dialogue et une histoire, m'enchantent littéralement. À l'origine Grand Ours petite chaise était censé être un livre accordéon logé dans un étui – c'était juste pour m'amuser. Mon éditeur l'a vu et m'a demandé d'en développer l'idée en album. Je l'ai fabriqué en hiver, comme en témoignent la palette de couleurs et les motifs influencés par la force et la simplicité propres à cette saison.  

Vos couleurs comme les sujets abordés dans vos ouvrages sont axés autour des contraires et contrastes, pourquoi cette thématique?
Dans ce livre, tout est juxtaposé. Les tout-petits, souvent, n'ont pas une pensée qui respecte à tout crin la logique ou la linéarité. Dépourvus de ces balises «adultes», ils relient des points et des histoires comme au hasard. En tant que parent, abonder dans le sens de ce type d'élaboration et de jeu contribue à faire de ces enfants des passeurs d'histoires et des conteurs en herbe. Dans l'enfance ce partage est un régal et dans la vie c'est juste une aptitude merveilleuse.

Vos albums contiennent peu ou pas de texte, et si les mots sont choisis avec soin pour être savourés, cela laisse une place importante à l’imagination du lecteur. Comment envisagez-vous l’appropriation que peut se faire le lecteur des histoires que vous proposez et initiez pour lui?
Lorsque j'ai fait  Dedans Dehors, j'avais dans l'idée de créer une histoire qui puisse appartenir à l'enfant qui tient le livre. Je me suis littéralement assise et j'ai dessiné le livre en entier (en fait, je l'ai redessiné quatre fois), y glissant des bribes de narration au fur et à mesure. Les enfants lecteurs se le sont ensuite réellement approprié, comme il l’ont fait pour Promenade de nuit. Ils y ont ajouté des éléments au-delà même de ce que j'aurais pu imaginer. Dans Grand Ours petite chaise, il y a des mots, des mots à partir desquels un enfant peut broder: Grand Rocher, petit pique-nique, minuscule panier. Il se peut qu'un enfant demande: où est ce grand rocher? Qui vient à ce pique-nique? Qu'y a-t-il dans ce minuscule panier? Et quand le tout-petit imagine la réponse, c'est bien là le plus délicieux des émerveillements. Mon intention est vraiment de faire en sorte que l'enfant crée sa propre histoire. Les mots sont comme des pique-niques, petits et savoureux. Petite confession: mon français est du niveau d'un enfant de trois ans. Donc, à chaque fois que je suis en France, j'éprouve le langage et les sons de manière plus large. C'est comme si chaque mot devenait un être à part entière, avec des yeux, des oreilles, un coeur, des jambes, des bras. Et je repars toujours pleine de perspectives, d'idées et d'innocence retrouvée.

Propos recueillis par Gwendoline Dubrion, traduits par Maryline Couturier, Librairie Autrement Dit à Dijon


Grand ours - petite chaise
Albin Michel Jeunesse
Il était une fois… les contraires! Retrouvons-les de nouveau déclinés sous la palette épurée de Lizi Boyd, déjà appréciée pour ses titres précédents: "Dedans dehors" et "Promenade de nuit". Chaque duo «Grand & petit» est une rencontre, souvent inattendue, elle n’attend que le lecteur pour lui prêter une histoire... à sa juste mesure. La ritournelle des ours ne manque pas d’évoquer l’incontournable Boucle d’Or. D’autres images plus insolites telles Grand oiseau et son petit parapluie ou encore Grande prairie et petite salamandre font appel à la créativité de chacun pour leur donner un sens réel ou imaginaire. Le rythme reste dynamique tout au long de la lecture grâce aux «minuscules» qui s’invitent au fil des pages ainsi que les mots savoureux à prononcer. Avec cet ouvrage l’auteur nous emmène bien au-delà d’un simple imagier élégant. C’est une invitation poétique, sensible et même drôle, à partager entre grands et petits, vous l’aurez compris! - Librairie Autrement Dit

Nathalie Somers : «Je pensais que les éditeurs se battraient pour publier un livre aussi original!»

Nathalie Somers est née en 1966 à Saint-Étienne (Allez les verts!). On peut la rencontrer aujourd’hui dans la région lyonnaise où elle habite en compagnie de deux chats, trois enfants et un mari (liste donnée sans ordre d’importance). Comme les chats, elle multiplie les vies – tout au moins professionnelles. Ingénieure, puis enseignante, elle écrit aussi: tout d’abord de petits récits pour une maison d’édition religieuse, puis la série qui la fera connaître, Le roman des filles aux éditions Fleurus  (six tomes qui nous font suivre le quotidien et l’évolution de quatre adolescentes lyonnaises, de la troisième jusqu’au bac). Aujourd’hui, avec Roslend, Nathalie Somers se lance dans un genre nouveau qui lui permet de marier son intérêt pour l’histoire à un besoin impérieux de créer des mondes imaginaires. C’est ce qu’elle a expliqué à Valérie Kempf, librairie Panier de Livres à Caluire-et-Cuire.

VALÉRIE KEMPF: Tu avais déjà abordé le thème de la résistance et de la déportation dans Je me souviens Rebecca. Quand et comment t’est venue cette idée de saga?
NATHALIE SOMERS: Tout a commencé quand j’ai enseigné la seconde guerre mondiale à ma première classe de CM2. L’épisode de la bataille d’Angleterre m’a beaucoup marquée par son souffle épique et le rôle déterminant qu’ont tenu les pilotes de la RAF pendant ces mois terribles. L’énorme erreur stratégique d’Hitler d’abandonner cette bataille alors qu’il était à un cheveu de la victoire m’a fortement interpellée: comme si, à notre insu, un monde parallèle influençait le nôtre. Les choses se sont alors mises en place un soir d’insomnie où j’ai laissé libre cours à mon imagination… et Roslend et une bonne partie de son univers sont nés. Cela s’est imposé comme une évidence.
Quelles recherches as-tu faites pour la partie historique?
J’ai regardé beaucoup de documentaires, lu des biographies de Churchill. Le livre La bataille d'Angleterre, de Jérôme de Lespinois, a été mon livre de chevet. J’ai surfé sur un site qui raconte la guerre au jour le jour; on y trouve même la météo quotidienne, que j’ai d’ailleurs respectée! Je me suis attachée à respecter le plus possible la vérité historique et à chercher toutes les anecdotes surprenantes pouvant donner du relief et de la vie au récit, aussi bien dans un monde que dans l’autre. L’univers de Roslend est imprégné de références à notre monde réel. La plus évidente est la persécution contre les Juifs qui trouve écho dans celle des Albins. Mais il y en a beaucoup d’autres, et davantage encore dans les tomes à venir!
Le genre très spécifique de ce roman a-t-il été une difficulté pour faire adopter ce projet par un éditeur? Roslend mêle le genre historique à la Fantasy. Ce n’est pas une uchronie puisque le cours de l’histoire n’est en rien modifié. En toute modestie, j’explique juste pourquoi ce qui s’est passé s’est passé ainsi... Quand j’ai eu l’idée de cette construction, j’étais très fière de moi [sourire]. Je pensais que les éditeurs se battraient pour publier un livre aussi original… J’ai vite déchanté! On me disait que mon roman était inclassable et que les libraires ne sauraient pas quoi en faire. Heureusement, si j’en juge par la manière dont il est accueilli aujourd’hui, ceux-ci semblent tout à fait capables de lui trouver sa place sur les étagères! Mais il a donc fallu quelques années de persévérance pour qu’il trouve éditeur à son pied: les éditions Didier Jeunesse que je remercie pour leur goût du risque et leur ouverture d’esprit!
L’illustration de la couverture a été réalisée par Taï-Marc Le Thanh. Comment as-tu travaillé avec lui?
Je voue une grande admiration au travail de Taï-Marc Le Thanh. L’éditrice m’a permis de participer activement à l’élaboration de la couverture, ce qui est une grande chance. Et le résultat reflète parfaitement la dualité du récit et l’univers baroque de Roslend!
Propos recueillis par Valérie Kempf, Librairie Sorcière Panier de Livres à Caluire-et-Cuire


Roslend - tome 1
Didier Jeunesse
Londres, en 1940: Lucan, quatorze ans, est élevé par son grand-père. Le vieil homme, blessé dans un bombardement, a juste le temps de transmettre une horloge à son petit-fils avant de s’éteindre. Quand Lucan touche un mécanisme secret, niché dans les rouages du cadran, il se retrouve propulsé dans un autre monde, lui aussi en guerre. Au gré de ses passages d’un univers à l’autre, Lucan va s’apercevoir que les destins de ces deux mondes parallèles sont liés... Ce premier tome d’une série, qui en comptera trois, aborde la bataille d’Angleterre et les conditions de vie extrêmement dures que la population de Londres a subi pendant les nuits de bombardements intenses. L’ambiance y est sombre. En parallèle, avec sa géographie de désert, ses villes d’une grande élégance architecturale et ses peuples exotiques, l’univers de Roslend apporte une dimension onirique. Les multiples épreuves que Lucan doit affronter, parfois amusantes, toujours palpitantes, allège le récit et incite le lecteur à dévorer les chapitres. Le tome suivant se déroulera pendant la bataille de Stalingrad, tandis que le débarquement clôturera les aventures de Lucan. Un roman original pour tous les ados, à partir de 13 ans. - Librairie Panier de Livres