dimanche 15 octobre 2017

R. J. Palacio : «With love, patience and faith.»

R. J. Palacio © Russell Gordon.jp
C'est après avoir croisé une enfant semblable à son futur personnage et écouté avec attention les paroles de la chanson éponyme de Natalie Merchant (dont un extrait sert de titre à cet article) que R. J. Palacio s'est mise une nuit à écrire Wonder, qui va bientôt être suivi de Auggie et moi - Trois nouvelles de Wonder. Interview de l'auteure.


Où avez-vous puisez votre inspiration pour écrire Wonder?
R.J. PALACIO: Je me suis retrouvée, il y a plusieurs années de cela, assise à côté d’une petite fille avec un sévère handicap facial – très semblable à celui d’Auggie – devant  un magasin de friandises. J’étais avec mes deux enfants. Mon plus jeune fils avait environ trois ans et demi à cette époque et était encore dans une poussette. Mon fils aîné avait peut-être onze ans, et il était allé à l’intérieur nous chercher des milkshakes. Mon plus jeune fils n’avait pas encore vu la petite fille, mais je savais qu’au moment où il lèverait les yeux, il ne réagirait pas bien. Et en effet, lorsque son regard l'a croisée, il s’est mis à pleurer. J’étais horriblement gênée. Je ne voulais pas que mes enfants soient la cause d’un quelconque malaise chez cette petite fille. J’ai alors entendu la mère de la petite dire très calmement et gentiment: «Je pense qu’il est temps pour tout le monde de partir». Mon coeur s’est serré pour cette femme et son enfant. J’ai pensé au nombre de fois où elles avaient dû partir à cause de ce genre de situation. Je n’arrivais pas à cesser d’y penser. Aurais-je pu faire autrement? Mes enfants auraient-ils alors pu réagir différemment? Qu’aurais-je pu leur apprendre pour qu’ils ne réagissent pas ainsi, par peur? La nuit qui a suivi, j'ai entendu la chanson Wonder de Natalie Merchant à la radio. C’est une chanson que j’ai toujours aimée, mais cette nuit-là j’ai écouté les paroles avec encore plus d'attention. Et de l’incident de l'après-midi et de l'écoute attentive de cette chanson qui a suivi est né ce livre. J’ai commencé à écrire cette nuit-là.
Vous racontez cette histoire du point de vue de six narrateurs différents, du même âge qu'Auggie, et d'Auggie lui-même. Pourquoi pensez-vous que c'est important de raconter l’histoire d’Auggie en variant les points de vue?
R.J. PALACIO: Tous ces personnages m'intéressaient, et je voulais tous les explorer. J’étais moi-même particulièrement curieuse de ce que à quoi pouvait ressembler la vie de sa soeur. J’ai réalisé qu’Auggie, d’une certaine manière, est un personnage très protégé. C’est un petit garçon qui est surprotégé par ses parents. Il n’interprète pas toujours les choses ou ne les voit pas. Pour être capable d’explorer son histoire un peu plus profondément, j’avais besoin de les quitter, lui et sa perspective, pour le voir à travers le point de vue des autres et observer l’impact qu’il a sur eux. Je ne suis pas sûr qu’il comprenne l’entière étendue de l’impact qu’il a sur les gens autour de lui.…
Il semble que Wonder parle véritablement aux lecteurs, aussi bien enfants qu'adultes.
R.J. PALACIO: Je n'avais pas imaginé en amont cette effusion d’affection provoquée par le livre! Je reçois des mails chaque jour de la part des lecteurs. Bien sûr, ceux qui disent l’incapacité de s’arrêter de pleurer au fil des pages ou qui témoignent d'une lecture avec le coeur qui bat la chamade viennent d’adultes. La grande majorité d'entre eux me disent combien ils ont été émus, comment ce livre leur a donné envie d’être plus gentils avec les autres. Les enfants réagissent différemment. Ils me disent apprécier le livre, l'aimer vraiment. Ils m'expliquent qu'en s'identifiant aux personnages, ils tirent des leçons de cette histoire. Mais ils ne pleurent pas comme les adultes!
Comment vos fils ont-ils réagi après avoir lu votre roman?
R.J. PALACIO: Je dois le dire: ils l’adorent! Mon fils aîné l'a lu il y a environ un an. Il a quinze ans aujourd'hui et dit que l'on devrait rendre ce livre obligatoire à l'entrée au collège. Une déclaration géniale!

Propos traduits par Adeline Escoffier

Wonder
R. J. Palacio
PKJ.


Auggie et moi
R.J. Palacio
PKJ.
À paraître début novembre
Lire le Prologue ici

Y aura-t-il une suite à Wonder ? Oui. Mais non. Mais oui.



Extrait du prologue de Auggie et moi - Trois nouvelles de Wonder, la suite qui n'est pas une suite de Wonder, le roman de R. J. Palacio (lire l'interview de l'auteure ici)- à paraître début novembre. 


Prologue




— Y aura-t-il une suite à Wonder ? a demandé une personne dans le public.
— Non, je suis désolée, ai-je répondu, un peu gênée. Je ne crois pas que ce soit le genre de livre qui se prête à une suite. J’aime penser que les lecteurs de Wonder imagineront ce qui arrivera plus tard à Auggie Pullman et à tous les autres personnages de son petit monde.
(...) Et pourtant, me voici en train de rédiger l’avant-propos d’un livre qu’on ne peut décrire que comme un compagnon de Wonder. Alors, que s’est-il passé ?
Pour répondre à ces questions, il me faut parler un peu de Wonder. Wonder raconte l’histoire d’un garçon de dix ans nommé Auggie Pullman, né avec une anomalie craniofaciale, qui fait sa rentrée en sixième et doit s’adapter à la vie du collège Beecher. C’est à travers ses yeux qu’on suit son parcours, mais on découvre aussi le point de vue d’autres enfants dont la vie est intimement liée à celle d’Auggie. Leurs voix aident le lecteur à comprendre le chemin difficile qu’Auggie doit parcourir pour s’accepter tel qu’il est. L’histoire des enfants qui ne sont pas proches d’Auggie durant sa première année de collège, ou qui ne connaissent pas assez bien Auggie pour pouvoir nous éclairer sur sa vie, nous est restée inconnue. Car Wonder est, du début à la fin, l’histoire d’Auggie. Le récit simple et linéaire d’une existence, voilà ce à quoi je me suis astreinte.
Cela ne signifie pas pour autant que les autres personnages n’avaient rien à dire d’intéressant. Ils avaient eux aussi une histoire susceptible d’expliquer leur comportement, même si ces révélations ne concernaient pas directement Auggie. D’où ce nouveau livre.
Bref, Auggie & moi n’est pas une suite. Il ne reprend pas le fil du récit là où Wonder l’a lâché, ni ne prolonge les aventures d’Auggie Pullman au collège. D’ailleurs, Auggie n’y figure qu’en personnage secondaire. Ce texte correspond en fait à une expansion du monde d’Auggie.
(...) L’une des plus belles réussites de Wonder, c’est la fan-fiction qui en a découlé. Les professeurs le lisent en classe. Ils demandent à leurs élèves de se mettre dans la peau d’un personnage et de rédiger un chapitre sur Auggie, Summer ou Jack. J’ai lu des histoires sur Via, Justin et Miranda ; des chapitres écrits du point de vue d’Amos, de Miles et d’Henry. J’ai même lu un court chapitre rédigé du point de vue de Daisy !
Mais les histoires les plus touchantes concernaient Auggie lui-même. (...) Que les lecteurs de Wonder se sentent assez proches de lui pour imaginer ce que sera sa vie, voilà qui m’émerveille. Ils savent que ce n’est pas parce que j’ai choisi de terminer le livre sur une journée de bonheur qu’Auggie sera heureux tous les jours de sa vie. Il aura certainement à faire face à beaucoup d’autres épreuves.
(...) Elisabeth Kübler-Ross a écrit : « À ma connaissance, la seule chose ayant un véritable pouvoir de guérison est l’amour inconditionnel. » C’est sans doute pourquoi Auggie ne succombera jamais aux blessures infligées par les mots durs des passants ni par les choix de ses amis. Et beaucoup prendront sa défense quand il en aura besoin. En somme, les lecteurs de Wonder savent que ce n’est pas ce qui arrive à Auggie Pullman qui compte le plus, mais ce qui arrive au monde autour de lui.
Ce qui nous ramène à Auggie & moi, ou plus exactement aux trois nouvelles qui le composent.
Lorsqu’on m’a proposé d’écrire ces annexes de Wonder, j’ai sauté sur l’occasion, surtout pour plaider la cause de Julian, détesté par les fans de Wonder. On trouve même sur Google cette expression : Keep calm and don’t be a Julian (« Gardez
votre calme, ne faites pas votre Julian »).

Auggie et moi
R.J. Palacio
PKJ.
À paraître début novembre


Wonder
R. J. Palacio
PKJ.


Albertine et Germano Zullo : la liberté en eux.

Albertine et Germano Zullo
À l’occasion de leur venue à la librairie Callimages, Brigitte Renou s’est entretenue avec Albertine et Germano Zullo, les auteure et illustrateur de Les oiseaux, un album jeunesse que cette libraire tient pour un des plus beaux qu’elle connaisse.

BRIGITTE RENOU: Albertine et Germano, je vous vois tous les deux comme de grands et facétieux observateurs du genre humain, me trompé-je?
ALBERTINE ET GERMANO ZULLO: Nous sommes en effet très attentifs à nos capteurs sensoriels… L’une utilise volontiers le mot observation quand il s’agit d’expliquer le moteur de son processus créatif. Son regard sur le monde est ainsi d’abord actif et la facétie est probablement son angle de vue préféré.  L’autre est un contemplatif et son regard sur le monde est d’abord passif. Cette neutralité lui permet peut-être de mieux appréhender l’universel.

Je voudrais savoir comment naissent vos histoires, vos personnages?
Nos histoires sont avant tout le fruit de nos expériences de vie. L’un et l’autre recueillons et développons des idées de manière singulière. Certaines sont ainsi partagées et donnent lieu à nos collaborations. Nous restons très attentifs au dialogue: il s’agit avant tout d’entendre l’autre. Nous considérons ensuite les idées comme de la matière vivante. Nous faisons en sorte de les servir et évitons au maximum de les contraindre à notre volonté. Cela permet beaucoup de liberté et restons à chaque fois émerveillés par les multiples ressorts qui peuvent ainsi se révéler. Nos livres sont toujours véritablement composés à quatre mains. Les termes d’auteur et d’illustrateur nous paraissent avec le temps de moins en moins appropriés à définir notre travail en commun.

Il y a une telle poésie, une telle tendresse pour vos personnages que j’ai du mal à vous imaginer faire un livre de commande en dehors de vos contributions individuelles, mais je me trompe sûrement...
En effet, nous n’avons jamais sacralisé notre pratique artistique et restons ouverts à toutes sortes de propositions. Une commande peut se révéler passionnante à traiter, elle peut représenter un défi, être le fruit d’une belle rencontre et parfois aussi répondre à une nécessité économique. À chaque fois cependant, nous nous efforçons de rester proches de ce que nous croyons être.

Comment se passe votre collaboration avec la Joie de Lire?
Nous avons la chance de travailler avec un véritable éditeur. Dans le sens où la qualité littéraire et artistique prime toujours sur les tendances ou le marketing. Il ne s’agit donc pas ici de produire du livre, mais bien plutôt d’enrichir les imaginaires et de nourrir la pensée. Les conseils ou suggestions de notre éditrice, Francine Bouchet, sont toujours judicieux – elle s’est par ailleurs entourée d’une petite équipe formidable et aux compétences immenses –, elle nous suit dans nos libertés et nous accorde une grande confiance. Ce sont des qualités rares, nous semble-t-il. Trop d’auteurs sont contraints dans une ligne éditoriale prédéfinie ou maintenus dans un style en vogue. On en fait alors, bien malgré eux, des sortes d’employés. La Joie de lire fête cette année ses trente ans, nous sommes très fiers de figurer dans son catalogue!

Germano, dans Les oiseaux un des plus beaux albums jeunesse que je connaisse – tu écris «Les petits détails sont faits pour être découverts». Est-ce comme le bonheur qui se cache dans des petits instants?
Nous pouvons en effet parler de bonheur, mais je crois surtout que ces petits détails sont aussi nombreux qu’il existe de manières de capter le monde. Ces singularités me semblent essentielles et nous avons malheureusement tous tendance à les occulter au bénéfice d’une perception le plus souvent formatée, courte et uniforme. Les oiseaux est un appel aux libertés contenues en chacun de nous.

Dans Les robes, il y a une grande mixité dans ces portraits d'enfants, on sent que vous n'avez voulu oublier personne, les cabossés de la vie, les premiers de la classe, le monde de l'enfance n'a aucun secret pour vous.
Il nous a toujours été difficile de distinguer aussi clairement les phases de la vie: enfance, adolescence, adulte, vieillesse, quatrième âge… Ces termes sont pratiques d’un point de vue social, mais inadéquats quand on parle d’individualité. Une expérience de vie ne peut pas se cristalliser en fraction de temps. Dans Les robes, nous dressons le portrait de quelques enfants, mais ces caractères sont inspirés d’observations faites sur des individus de tous âges.

Si vous deviez les décrire, comment seraient les robes d’Albertine et Germano?
Pour Albertine, la tendance serait aux couleurs du ciel, voire de l’univers. Une robe à la française, à la fois élégante et baroque. Pour Germano, nous serions plutôt dans les tons d’automne. Une robe ample, mais néanmoins pratique et qui comporterait de nombreuses poches.

Comment travaillez-vous tous les deux: par quoi commencez-vous, le texte ou le dessin?
Nous discutons énormément de l’idée en amont de la réalisation, nous lui laissons la place et le temps qu’elle souhaite. Il est hors de question pour nous de contraindre une idée. Il s’agit avant tout de la servir. Ensuite, c’est Germano qui commence. Il écrit un scénario, très détaillé, même pour les livres ne comportant aucun texte.

Où travaillez-vous, dans un atelier, chez vous?
L’atelier d’Albertine est au rez-de-chaussée de la maison. L’écrivarium de Germano se situe juste au-dessus. Ce sont des lieux essentiels au processus créatif. La concentration que l’on y trouve est toujours bien plus intense qu’ailleurs.

Combien de temps pour faire un album?
Comme nous le disions plus haut, cela dépend de l’idée. Nous avons pu réaliser des albums en moins d’une semaine, d’autres sont en gestation depuis plusieurs années. Certaines idées sont nées il y a près de vingt ans et n’ont toujours pas atteint leur maturité. Ces idées sont par ailleurs intimement liées à notre expérience de vie et par conséquent en constante évolution. Cette évolution est un facteur important et passionnant, mais pas toujours facile à cerner, contrairement à la maturation.

L'enfance est la matière première de vos derniers albums, que l'on soit Le président du monde, ou bien un enfant qui s'apprête à affronter la nuit dans Des mots pour la nuit dont le texte a été signé par Annie Agopian. De même, Albertine, tes personnages adultes ressemblent à des enfants qui auraient grandi trop vite, un peu empêtrés dans des corps dont ils ne savent que faire. Est-ce une façon de nous rappeler que nous sommes tous des tout-petits?
Nous ne tenons pas à sacraliser l’enfance. C’est un travers dans lequel il est facile de tomber: une géographie de l’insouciance, de la sincérité et de la vérité… Nous nous souvenons de nos enfances, mais la mémoire œuvre sans discontinuer et reconstruit par strates une dimension bien différente de la réalité. Notre regard tente peut-être de percevoir cette fragilité de la conscience, cet insoluble de l’inconscience. Nous sommes tous en mouvement, en exploration, en découverte, en questionnement. Certains pensent pouvoir figer les choses, mais elle est bien vaine l’œuvre de celui qui s’arrête aux réponses.

Quels livres ont bercé votre enfance, d’abord étiez-vous lecteurs?
Germano lisait Tintin, les fumetti italiens – qui n’étaient pas vraiment destinés à la jeunesse – Blake et Mortimer, des livres de recettes de cuisine, puis ce fut Jules Verne et les collections de science-fiction et d’épouvante… Albertine lisait des contes illustrés. Elle garde notamment un souvenir mémorable de La princesse au petit pois mis en images par Edmond Dulac. Son album de chevet était Le merveilleux chef-d’œuvre de Séraphin de Philippe Fix et pour la bande dessinée, c’était Buster Brown, un conseil de lecture de son grand-père.

Et qu’est-ce qui vous a mené à l’illustration jeunesse?
La rencontre avec notre éditrice Francine Bouchet a été fondamentale. Nous avons participé à un concours pour la réalisation d’un album jeunesse. C’était la première fois que nous composions quelque chose à quatre mains. Notre projet s’est retrouvé finaliste. Francine était membre du jury…

Albertine, tes illustrations tantôt très colorées avec des teintes superbes, très vives, tantôt le dessin au trait, quelles techniques utilises-tu et qu’est-ce qui te fait choisir l'une plus que l'autre?
Je déteste me répéter. Il est essentiel pour moi de continuer d’explorer mon dessin, de faire évoluer mon trait. Pour chaque livre, j’essaie ainsi de trouver le juste langage, celui qui est le plus apte à porter l’idée.

Propos recueillis par Brigitte Renou, Librairie Sorcière Callimages à La Rochelle


Une route désertique. Sur cette route, un camion rouge s’avance. Arrivé face à un précipice, il s’arrête. Le chauffeur en descend et ouvre la porte arrière. Un oiseau s’en échappe puis une multitude… Ils retrouvent leur liberté et voguent vers d’autres horizons. Le chauffeur les regarde s’envoler, le regard triste. Mais, tout au fond du camion, reste un petit oiseau. Il semble ne pas savoir voler, peut-être n’a-t-il jamais connu cette liberté? Avec l’aide du chauffeur, l’oiseau va retrouver sa vraie nature et s’envoler à son tour. Il jette un dernier regard en arrière, laissant le chauffeur seul sur sa falaise puis, aidé des autres oiseaux, il décide de revenir le chercher pour que celui-ci puisse les accompagner et s’envoler à son tour. «Il suffit parfois d’un seul petit détail pour changer le monde…» Dans cet album, ode à la liberté, on retrouve l’essence même du duo que forme Germano Zullo et Albertine. Le texte est sobre et poétique, l’illustration épurée et sensible (ou l’inverse) et de l’ensemble se dégage un pur concentré d’émotion.
Librairie Sorcière Lune & l’Autre à Saint Étienne

Stefan Casta : «La nature réclamait un rôle dans cette histoire.»

Stefan Casta ©Ola Torkelsson
Pour pouvoir publier ici cette interview de Stefan Casta, l’auteur du roman De l’autre côté, Madeline Roth (librairie Sorcière L’Eau Vive) a rédigé ses questions en français puis les a transmises à Geneviève Fransolet (librairie Nemo) qui les a traduites en anglais avant de les envoyer en Suède à l’auteur qui a mis à l’épreuve sa connaissance (relative précise-t-il) de la langue shakespearienne pour y répondre, avant de les renvoyer à Geneviève Fransolet qui a rendu tout ça compréhensible pour Madeline Roth et le plus grand nombre de nos lecteurs. Merci à tout le monde (y compris les intervenants non évoqués ici!)


MADELINE ROTH: Comme dans vos précédents romans, la nature est presque un personnage à part entière dans De l’autre côté. En quoi est-ce important pour vous d'écrire sur la forêt, les paysages, au-delà de ces éléments pris comme un simple décor ?
STEFAN CASTA: Tout d’abord, je voudrais dire que je ne suis pas quelqu’un qui peut apporter beaucoup de réponses. Pour moi, l’écriture est une manière de poser des questions, de discuter de quelque chose avec le lecteur. J’ai beaucoup plus de questions que de réponses. Ceci posé, j’imagine qu’effectivement les éléments que vous évoquez constituent plus qu’un simple paysage. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer pourquoi et comment. Le titre du livre en suédois est peut-être un indice: On the other side of the bird song (traduit littéralement: De l’autre côté du chant des oiseaux).  Oui, c’est vrai, j’aime la nature. J’ai écrit un bon nombre de livres documentaires pour enfants et adultes, sur les fleurs sauvages, les animaux, les oiseaux, les bourdons, les papillons. Et aussi un très beau livre sur toutes ces petites souris qui nous entourent!  En général, quand j’écris un roman, j’essaye de ne pas y impliquer la nature. Mais bizarrement, je n’y arrive pas souvent. Cette fois-ci, c’est différent: c’est comme si la nature elle-même me forçait à écrire d’une certaine manière, de cette manière-là. Comme si elle réclamait un rôle dans l’histoire...

MADELINE ROTH: Vous ouvrez le roman avec avec ces cinq phrases très courtes: «Quelqu'un meurt. C'est comme ça que cette histoire commence. Quelqu'un meurt et quelqu'un gagne à un jeu de grattage. Ça va changer beaucoup de choses. Tout, en fait». Et ces cinq phrases pourraient être presque drôles, alors que le roman débute par un drame. Est-ce une manière de dire au lecteur que la vie est comme ça, qu'elle alterne joies et drames, et que ce roman va naviguer entre les deux?
STEFAN CASTA: Quand je commence un roman, je ne sais pas trop où cela va me mener.  Je préfère quand c’est comme ça. Je pense que mon travail d’auteur est de trouver l’histoire et de la suivre jusqu’à la fin – parfois cruelle. Mais cette fois-ci, je savais qu’il fallait que je commence le roman par un terrible accident de voiture. La mort me surprend et m’effraie depuis que je suis petit. Quand j’ai commencé à écrire, je me suis dit qu’il fallait que j’utilise un large panel de couleurs. Des couleurs claires et des couleurs très sombres. Et toutes les nuances entre les deux.

MADELINE ROTH: Dans ce texte, Elina dialogue parfois avec sa belle-mère Vanessa, décédée dans un accident de voiture. À la toute fin du livre, lors d'une fête pour la Saint-Jean, vous faites dire à Vanessa: «La vie est ainsi. Quelqu'un meurt et quelqu'un s'en sort. La vie est un manège qui tourne tourne.» J'ai pensé aux romans d'Henning Mankell, Les chaussures italiennes et Les bottes suédoises, dans lesquels il y a cette profonde tendresse pour les personnages, et aussi des fêtes, des rencontres, et la présence intime et mêlée de la mort et de la vie. Vous croyez à la force des rencontres, amicales ou amoureuses, pour avancer dans la vie?
STEFAN CASTA: J’ai lu Les bottes suédoises récemment et j’ai beaucoup aimé. Mais je l’ai lu après avoir terminé mon roman, donc je ne peux pas dire que j’ai été influencé par Henning Mankell. Pour moi, la vie est quelque chose qui ne s’arrête jamais, qui ne finit jamais. Elle ne fait que continuer. Quand vous vivez proche de la nature comme moi, c’est tellement évident. J’aime les rencontres amicales et amoureuses et aussi avec des étrangers, des animaux. Parfois, je me demande s’il n’y a pas un grand projet derrière toutes ces petites choses qui se présentent à nous tous les jours. Est-ce que le destin est en rapport avec ceci ou pas?

MADELINE ROTH: C'est aussi un texte sur l'importance de la famille pour se construire. Elina est parfois perplexe quant aux réactions de son père, et c'est comme si tous les deux vivaient de manière très différente la mort de Vanessa. Avoir construit le roman sur une année, avec le passage des saisons, était-ce une manière de rappeler la force du temps qui passe dans les épreuves imposées par la vie?
STEFAN CASTA: Mes parents ont divorcé quand j’avais douze ans. Je l’ai vécu comme une explosion, comme si notre famille avait été pulvérisée. Cela s’est passé dans les années 60, quand le divorce  était encore considéré comme quelque chose d’inhabituel, voire même inconnu en Suède. La vie n’a plus jamais été la même après ça. Dans mes romans, il y a toujours quelqu’un qui manque dans la famille ou quelque chose qui se passe mal. Il y a souvent des enfants adoptés - comme dans Faire le mort, La vie commence, De l’autre côté - ou  handicapés, comme dans Mary-Lou. Pour moi, une famille, quand elle fonctionne bien, est un petit groupe sympa et important mais ce groupe peut être formé de plein de manières différentes. L’important est qu’un ou deux adultes soient là pour vous aider. J’ai bien aimé que le roman soit construit sur une année entière. Je pense souvent comme ça. Je vis dans une petite ferme dans le sud de la Suède, près de la ville où beaucoup de polars de Mankell ont lieu. J’ai des moutons anglais et des poules françaises – des renards et des souris aussi! – et nous vivons au rythme des saisons. La vie continue, quoi qu’il arrive. Encore et toujours. Ou alors?

Propos recueillis par Madeline Roth, Librairie Sorcière L’Eau Vive en Avignon et traduits par Geneviève Fransolet, Librairie Sorcière Nemo à Montpellier



Extrait de De l’autre côté de Stefan Casta

«Quelqu’un meurt. C’est comme ça que cette histoire commence. Quelqu’un meurt et quelqu’un gagne à un jeu de grattage. Ça va changer beaucoup de choses. Tout, en fait.
C’est un vendredi.
Le 21 juin. Une date que je n’oublierai jamais. Pas parce que c’est la Saint-Jean, mais à cause de ce qui arrive.
C’est donc l’été.
Enfin... l’été si on veut. Le temps est tellement pourri qu’il faut une bonne dose d’optimisme pour déceler le moindre signe de son arrivée. En somme, il faut être comme Jörgen qui, lui, en voit partout. Des signes, je veux dire.
Jörgen c’est mon père. Un fait qu’il a souvent tendance à oublier. En ce moment il est au volant. Il fait de grands discours en conduisant. Personne ne l’écoute. On a déjà tout entendu. Ce qui ne l’empêche pas de débiter imperturbablement son monologue enthousiaste et interminable. De temps en temps, il souligne ses propos par de grands gestes emphatiques qui l’obligent à lâcher le volant. Les voitures autour de nous klaxonnent et nous font des appels de phares mais Jörgen s’en fiche royalement. Rien ne peut arrêter le flot de paroles qui se déverse de sa bouche. Il parle comme s’il se trouvait en face d’un public. Et le public c’est nous, Vanessa et moi.»

Extrait de De l’autre côté, Stefan Casta, Éd. Thierry Magnier

La librairie Sorcière Comptines à bordeaux vous conseille : RÉVOLTÉES, JOUER AUX FANTÔMES, DANS LA FORÊT DE HOKKAIDO




En France, Julie rêve. Au Japon, un petit garçon abandonné par ses parents dans la forêt de Hokkaido, est au bord de la panique.

Julie rêve de cet enfant. Très vite, elle se rend compte que c’est plus qu’un rêve, qu’elle a la capacité, quand elle s’endort, de rejoindre cet enfant perdu et effrayé. Elle vit alors les mêmes angoisses, les mêmes souffrances que ce petit garçon qui lui reste inconnu. Peu à peu, comme lui, elle dépérit. Elle apprend aussi qu’au Japon, des recherches ont été lancées pour retrouver un enfant que ses parents, excédés par ses caprices ont laissé quelques instants sur le bord d’une route en pleine forêt, sur l’île d’Hokkaido. Quand ils sont revenus sur leurs pas, leur fils avait disparu… englouti par la forêt. Depuis, ils passent à la télévision pour s’excuser (pratique très nippone) et appeler à l’aide pour retrouver leur fils. Julie sait désormais que l’enfant qu’elle rejoint dans ses rêves est réel et que sa vie dépend de l’aide qu’elle pourra lui fournir. Sa survie à lui mais peut-être à elle aussi puisque que sa santé, comme celle du garçon, se dégrade brutalement.

Hospitalisée dans un état aussi préoccupant qu’inexpliqué, c’est l’intervention d’un jeune réfugié érythréen, recueilli par son père, militant de toutes les causes justes, qui va les sauver elle et l’enfant.

A partir d’un fait divers, Eric Pessan construit un roman poétique et mystérieux. Profond aussi, comme la forêt dans laquelle s’est perdu le petit garçon, tel un petit poucet sans ses miettes de pain.

Un roman qui interroge sur ce monde qui jette les enfants sur les routes parce que les adultes se font la guerre ou parce qu’ils ne savent plus comment faire avec les enfants.

Ariane Tapinos (septembre 2017)
A lire sur notre blog, la critique d'un autre livre d'Eric Pessan : Aussi loin que possible (L'école des loisirs, 2015).



JOUER AUX FANTÔMES
Éd. Sarbacane, 2e trimestre 2017

Un petit garçon et sa maman jouent, chaque nuit, aux fantômes. Chaque nuit, ils s’installent dans un nouvel appartement vide. Déposent leurs modestes affaires, qu’ils replient avant même l’aube. L’enfant se perche alors sur un arbre, face à son école en attendant qu’elle ouvre. Sa mère quant à elle va travailler. Le soir, l’enfant attend sa mère à la bibliothèque, en lisant le dictionnaire. C’est ainsi chaque jour et chaque nuit depuis qu’ils ont été expulsés lorsqu’ils n’ont plus pu payer leur loyer après que la mère ait été licenciée. De tout cela, l’enfant n’est rien censé savoir. Sa mère lui raconte qu’elle est riche de tous ces appartements vides et que si ils doivent rester invisibles lorsqu’ils les occupent, c’est pour jouer aux fantômes. Bien sûr, l’enfant sait. Il sait que sa mère a perdu son emploi, il sait que ces appartements ne leur appartiennent pas et qu’elle en trouve les clefs dans une petite armoire qui se trouve dans un magasin où elle finit sa journée de ménages. Un magasin qui affiche en vitrine les photos de toutes ces maisons et appartements vides.

L’album de Didier Lévy et Sonja Bougaeva est poignant. Il parle, avec une très grande délicatesse, de la pauvreté et de l’invisibilité des plus démunis condamnés à « jouer aux fantômes » dans une société qui préfère ne pas les voir. Ne rien savoir. Ignorer que des femmes et des hommes, qui se lèvent tôt et même se couchent tard, qui mène des vies de labeurs, ne peuvent se loger dignement.
Ce qui touche aussi ici, c’est l’effort de cette femme qui tente de maintenir, face à son fils, la fiction d’un monde plus juste. Et la lucidité de l’enfant qui garde pourtant espoir en l’avenir et rêve de la cabane qu’il leur construira, comme une métaphore de la vie qui sera plus tard la sienne.

Ariane Tapinos (octobre 2017)
NB : à signaler, 1€ est reversé à la Fondation Abbé Pierre



RÉVOLTÉES
Éd. Rageot, octobre 2017, 246 pages

Alors que la révolte gronde et que la Russie tsariste s’enfonce dans la guerre, deux sœurs, Tatiana et Lena participent, chacune à leur manière aux évènements.

Elles vivent seules et misérablement avec leur babouchka, leur grand-mère, sans nouvelles de leur père depuis qu’il est au front.

Lena rêve d’une société égalitaire et d’un pays en paix. Elle est clairement engagée auprès des révolutionnaires qui veulent mettre un terme à la fois au gouvernement provisoire et à la guerre à laquelle il refuse de renoncer. Très débrouillarde - elle sait comment se fournir au marché noir - elle est aussi très courageuse et pleine d’ardeur.

Sa sœur jumelle, Tatiana, travaille au Studio d’Art théâtral de Moscou où elle fait le ménage et récupère les costumes à réparer - ou fabriquer - qu’elle confie à sa grand-mère, aveugle mais couturière émérite.

Tatiana vit différemment de sa sœur l’avancement de la révolution. Immergée dans le monde du théâtre d’avant-garde et côtoyant des étudiants féru de futurisme, elle est de plus en plus convaincue que la révolution passe par l’accès à la culture et son profond renouvellement par la poésie, le théâtre, le chant…

Le roman de Carole Trébor nous plonge avec talent dans les quelques jours - du 26 octobre au 2 novembre 1917 - qui vont voir basculer la Russie tsariste dans le bolchévisme. Entre chaos et espérance, les deux sœurs vivent au rythme des événements, des combats de rue et de l’espoir fou que suscite chez elles comme chez des millions de russes, l’avènement d’un monde meilleur.

Elle nous apprend en postface que les sœurs Ivanovna ont existé. La vraie Lena sera députée au Soviet Suprême de Moscou et connaitra les désillusions et de longues années de goulag. Tatiana, quant à elle, mènera une carrière de mezzo-soprano au Bolchoï. C’est grâce à son immense succès qu’elle obtiendra de Staline la grâce de sa sœur.

L’art aura raison du politique…

Ariane Tapinos (octobre 2017)  - Librairie Sorcière Comptines à Bordeaux