dimanche 18 février 2018

Coup de coeur éditeur des éditions Actes Sud Junior : La Sublime Communauté - Interview de Emmanuelle Han + Extrait du roman



C’est la fin de notre ère… Aux quatre coins d’une planète surpeuplée et en pleine dévastation, six mystérieuses Portes apparaissent, ouvrant des brèches vers des mondes inconnus. Tupà, Ekian et Ashoka ne savent rien les uns des autres et vivent à des milliers de kilomètres de distance. Pourtant, de leur union dépendra le sort de la Sublime Communauté… Entretien avec l’auteure, Emmanuelle Han, et son éditeur, François Martin.

François Martin : Réalisatrice de documentaires pour la télévision, vous signez avec La Sublime Communauté votre premier roman. Comment s’est effectué pour vous ce passage de l’image à l’écrit ?
Emmanuelle Han : Il n’y a pas vraiment eu de “passage”. J’ai toujours écrit, pendant les tournages, entre deux voyages, et l’image est une forme d’écriture. J’ai souvent l’impression d’être dans un entre-deux : quand je fais des images, j’entends des mots, et quand j’écris, je vois des images ! Mais l’écriture me donne indéniablement un sentiment de très grande liberté par rapport à l’image.

Pourquoi avoir choisi d’écrire un roman dystopique ? Êtes-vous une lectrice de ce genre littéraire ?
Je n’ai pas choisi d’écrire un roman dystopique. Une histoire est venue me rendre visite, des souvenirs, des lieux, des personnages, des préoccupations se sont assemblés et j’ai suivi le mouvement. Ce n’était pas prémédité. Mais je n’ai pas non plus été étonnée, j’ai toujours été fascinée par l’exploration de mondes alternatifs, par les histoires qui projettent des extensions possibles de notre réalité, la révélant par là même. J’aime la dimension critique, préventive, visionnaire, de la dystopie.

Les questions environnementales sont largement évoquées dans votre roman, est-ce une préoccupation qui vous tient à cœur ?
J’ai eu la chance en voyageant de mesurer combien la Terre est magnifique, vivante, parlante, et aussi en danger. Elle a autant besoin de nous que nous d’elle. Cela va bien au-delà de la “question environnementale”, c’est tout notre rapport au monde, au vivant, à notre manière de vivre, de nous relier les uns aux autres et à nous-mêmes qui est en jeu.

Pourquoi faites-vous appel autant aux contes et aux mythes du passé dans un roman qui nous projette dans le futur ?
Précisément parce qu’ils sont intemporels, ils constituent un pont entre le passé et l’avenir, une transmission, dont il me semble fondamental de préserver la continuité. Tous les peuples ont accumulé beaucoup de sagesse au fil du temps, et cette sagesse bien souvent est contenue, intacte, dans les contes et les mythes. Ils sont un véritable réservoir d’une partie de notre humanité.

Le tome 2 sortira en octobre 2018. Le mystère des Six Mondes sera-t-il dévoilé ?
Les trajectoires des trois héros ont bougé et s’apprêtent à converger. Ils vont prendre les commandes de la résistance – la Sublime Communauté est nommée et formée – et tenter des offensives pour forcer le passage des Six Mondes.
Surtout, ils vont découvrir l’ampleur de la stratégie des Guetteurs et leur nouvelle base, construite en pleine banquise, à Point Hope, près du détroit de Béring où ils se livrent à d’étranges expériences sur les Affamés…

Propos recueillis par Actes Sud junior


Extrait de La Sublime Communauté 


«
—Tupà

Tupà arriva de l’autre côté [du pont] à bout de souffle, dans un sprint effréné. La pluie s’était raréfiée et quelques rayons de soleil perçaient, victorieux, au travers des nuages encore lourds. […]

La foule était compacte de ce côté aussi, mais la confusion était ici en grande partie due
à la présence d’imposants véhicules noirs
– des cars blindés, aux vitres teintées –
garés un peu partout et n’importe comment, gênant sans aucun scrupule la circulation des autres automobilistes, qui klaxonnaient à tout va. Aux abords de ces bunkers roulants de luxe, des militaires dégageaient tant bien que mal le passage afin que les étranges
visiteurs puissent s’extraire de leurs abris. Les Guetteurs – car c’est le nom qu’on avait pris l’habitude de leur donner – remontaient alors sur leur bouche et leur nez les masques couleur chair qui pendaient à leur cou et commençaient à fureter. Ce qu’ils cherchaient précisément, personne ne le savait. On s’était seulement habitué, avec le temps, à voir débarquer sans crier gare ces hommes en costume noir, froids et nerveux, aux aguets.

Tupà sortit de son blouson un bob vert et des lunettes de soleil en verre miroir. Il se fondit dans la foule, parmi les casquettes et les parapluies multicolores des accompagnateurs officiels, qui tentaient désespérément de rassembler les Guetteurs pour les emmener en balade. 


—Ekian

Une voix avait retenti, diffusée par plusieurs haut-parleurs déglingués.

– Le Passage aura lieu demain. Vous paierez votre dernier dû aux Passeurs qui, lorsque la Porte s’ouvrira, vous prendront en charge. Suivez la ligne rouge marquée au sol jusqu’à la zone de sas.

Ekian se mêla à la foule qui se rassemblait le long de la ligne sur la route goudronnée.

La sombre procession avançait. Coûte que coûte, les Affamés marchaient. Les bouts de dents grinçaient, les têtes déplumées étaient rivées au sol, les pas brisés et pourtant déterminés à attendre cette Porte, pour se ruer au hasard dans l’un des Six Mondes, dont on ignorait tout. Absolument tout.

Malgré tous ses efforts pour ne pas penser, une rage lancinante s’était emparée d’Ekian. Elle aurait voulu les prendre par la peau du cou et les secouer. Elle leur en voulait, elle les haïssait de se laisser si facilement berner. Et elle se détestait, elle, de ne pas être en mesure de les libérer.


—Ashoka

L’homme rasé commença à tourner autour du bûcher. Ashoka s’approcha alors de ce dernier, momentanément seul et perdu dans ses pensées, et tenta le tout pour le tout. Le plus simplement du monde, avec un geste doux à travers lequel il tenta de témoigner au mieux de son respect et de sa compassion, l’enfant tendit la main vers l’homme.

L’homme se retourna, regarda pour la première fois l’enfant dans les yeux et, comme s’il avait entendu une suggestion divine, il lui passa la torche dans un élan d’abandon. Ashoka la prit lentement, précautionneusement, veillant à ne pas compromettre la victoire en laissant jaillir sa jubilation et puis, dès que l’homme eut replongé son regard dans le brasier, il fit quelques pas à reculons et partit en courant.

Ashoka venait de voler la Flamme sacrée.
Inconscient de son acte, voulant bien faire et toujours heureux de pouvoir rendre un service, l’enfant n’était que joie. De toute l’histoire de l’Inde, on n’avait jamais vu ça.

(...)



La Sublime Communauté
Actes Sud Junior
Dans un monde dévasté par l’épuisement des ressources naturelles et les violences, des hordes d’hommes et de femmes affamés, rongés par un mal mystérieux, tentent de rejoindre l’une des six Portes qui ouvrent vers des mondes inconnus, promesse de paix et d’abondance. Dans une atmosphère terrifiante, trois enfants au destin hors du commun essaient de trouver un sens à leur existence et comprendre leur histoire. Déracinés dans leur plus jeune âge, ils ont chacun grandi dans des régions très différentes, des contreforts de l’Himalaya à la jungle amazonienne, au plus près de traditions ancestrales. Forts d’un enseignement issu des croyances et des rites primitifs, ils vont transgresser les règles d’un monde en proie à la folie et partir à l’assaut de ces Portes et de ces mondes inconnus... Ce premier roman d’Emmanuelle Han pose les bases de la Sublime Communauté formée par ces trois personnages très attachants. Au-delà du roman apocalyptique, elle invite le lecteur à une découverte des croyances et traditions ancestrales et questionne ainsi le rapport au monde, au libre arbitre et à la liberté. Un premier tome prometteur qui donne très envie de découvrir la suite. - Librairie Sorcière Nemo à Montpellier

Coup de coeur éditeur des éditions Seuil Jeunesse : À l'intérieur des gentils (pas si gentils…) - Interview de Clotilde Perrin



Après le succès d’À l’intérieur des méchants (10000 ex. vendus), Clotilde Perrin nous révèle tous les trucs et astuces des gentils des contes. Avec ses flaps à soulever et ses systèmes à activer, À l’intérieur des gentils (pas si gentils...) dévoile les ruses diaboliques qui permettent aux héros de triompher des méchants, ce qui se dissimule sous leurs costumes et dans leurs besaces ! Clotilde revient sur les secrets de fabrication de cet album hors normes.

Comment est né ton projet de grands albums animés sur les personnages des contes ?
CLOTILDE PERRIN : Parfois, on aurait bien envie de savoir ce qu’il y a à l’intérieur des individus. J’aime la complexité des gens, leurs ressentis ; je suis curieuse de connaître leurs émotions. Par exemple, j’adore le film de Michel Gondry, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, où le Dr Mierzwiak extirpe une partie de la mémoire de Joel. On rentre alors dans son cerveau. Une nuit, j’ai eu l’envie de faire une maquette en papier à partir de cette idée. Par la suite, le projet s’est précisé. Je voulais prendre des personnages connus de tous et les contes se sont imposés. Et si on pouvait rentrer à l’intérieur du loup ? dans sa tête ? savoir comment il fonctionne ? Que pourrait-il bien y avoir dans son cœur ?

On retrouve dans chaque personnage des références à une multitude de contes précis. T’es-tu basée sur un travail de recherche? Pourquoi avoir fait ce choix ?
C. P.: Oui, j’ai lu et relu une quantité astronomique de contes. Et ce n’était pas pour me déplaire. Tous les textes des frères Grimm aux éditions Corti, ceux traduits aussi par Armel Guerne, tous les textes de Perrault, l’anthologie d’Andersen, sans oublier les contes russes. J’ai fait ce choix pour que mes personnages soient exacts, pour les connaître au mieux. Maintenant, je connais le loup comme ma poche. C’est avec une amie qui a fait des études en psychologie, Maya Marconnet, que nous avons dé- crit chaque personnages de contes. Nous les avons décortiqués, nous avons cherché leurs névroses, leurs angoisses, leurs peurs comme s’ils étaient des patients à soigner.

La conception des livres est particulièrement originale. Comment inventes-tu tous ces systèmes ?
C. P.: Je tâtonne beaucoup, je découpe, je colle, je troue, je colle. C’est une étape joyeuse car je peux inventer ce que je veux. Parfois, certains systèmes sont mal foutus. Mais je travaille avec une ingénieur papier, Emma Giuliani de l’atelier Saje. Il y a beaucoup d’allers-retours entre nous. Je réalise plusieurs maquettes en papier afin de pouvoir les manipuler et c’est grâce à Emma que mes systèmes se perfectionnent.

Quel rôle ont joué ton éditrice et la fabricante dans la réalisation de l’ouvrage ? Comment s’est articulé ton travail par rapport au leur ?
C. P. : Mon éditrice, Angèle Cambournac, a réussi à ce que tout se passe bien. Elle a joué un rôle de conseil, par exemple dans le choix des textes et la mise en valeur de toutes les informations qu’on trouve dans le livre. Avec la fabricante, Ombeline Canaud, elle a adapté les maquettes « artisanales » pour une impression à grande échelle. Ce travail a été récompensé l’année dernière pour À l’intérieur des méchants : nous avons reçu le prix de fabication La Nuit du livre, dans la catégorie livres animés. Il y a aussi beaucoup d’échanges entre les différents intervenants. Angèle a dû gérer la bonne communication autour du projet. C’est assez stressant quand un projet passe de main en main. Mais au final, l’album est comme je l’avais imaginé. Je suis ravie et je remercie toute l’équipe du Seuil jeunesse pour la qualité de leur suivi. C’est une belle équipe.

Propos recueillis par les éditions Seuil Jeunesse

Un autre album 
de Clotilde Perrin
aux éditions Seuil Jeunesse :


À l'intérieur des méchants
Éditions Seuil Jeunesse
Scoop! Les trois plus grands méchants du monde des méchants ont accepté de se dévoiler dans le nouveau livre de Clotilde Perrin. De façon très intime, le loup, l'ogre et la sorcière parlent de leur points forts, leur passe-temps favoris, leurs objets fétiches… Mais aussi leurs gourmandises inavouables et leurs peurs… Car oui, les méchants aussi ont peur! Ensuite, déshabillons les méchants... On rabat par exemple les pans de la veste de l'ogre, se dévoile alors ses réserves de charcuterie, le Petit poucet caché avec ses frères dans le chapeau, un attirail de couteaux biens aiguisés et d'autres objets bien plus inquiétants encore, comme ces ossements perdus au fond de la botte… Pour finir, installez-vous confortablement pour lire ou relire un conte classique dans lequel notre personnage excelle dans son rôle de méchant. Ce livre de très grand format est un régal de manipulation, pliages et dépliages en tous genres, de détails à observer. - Librairie Sorcière La Bouquinette à Strasbourg




Coup de coeur éditeur des éditions Albin Michel jeunesse : Nos vacances - Interview de Blexbolex



Dans Nos vacances Blexbolex tisse par l’image un récit tragicomique sur l’aveuglement boudeur d’une petite fille contrainte de partager, durant son séjour chez son grand- père, ses jeux et ses repas avec un invité indésirable. L’ennui, la déception, la colère, le rêve et la joie traversent les personnages et rebondissent en écho dans la mémoire et le cœur du lecteur.

Vous avez confié la narration entièrement à l’image. Pourquoi ce choix ?

BLEXBOLEX: Dans Romance, Saisons et L’Imagier des gens, la question de la narration a toujours été implicite. Pour Nos vacances, j’ai cherché à établir une syntaxe narrative suffisamment forte pour que la lecture se fasse à l’intérieur des images mêmes. La double-page s’est donc rapidement imposée comme espace pour la narration. L’emploi de vignettes a permis d’apporter du rythme et de la nervosité à l’album là où des légendes et des onomatopées auraient cassé la continuité visuelle des pages. Au lecteur ensuite de se raconter l'histoire à lui-même. De mon côté, j’essaie de lui donner des outils de lecture, mais je ne cherche pas à délivrer un message. S’il en existe un, il est implicite à la succession des événements et des actions que le lecteur découvre à travers mes images.

Quelles ont été vos influences pour la conception de Nos vacances ?
BLEXBOLEX : Il y en a vraiment beaucoup, ou alors très peu, selon le point de vue. Pour l’aspect visuel, Richard McGuire, dans son ouvrage Ici, a magistralement réussi à fixer un espace narratif composé d’images et de vignettes. Son livre a été pour moi un magnifique support de réflexion, même si mon propos et mon intention sont totalement différents. Pour le rythme et la description des actions, j’interroge encore et toujours l’artiste Frans Masereel. Plus je le lis, plus je suis étonné par la finesse de son langage. L’œuvre de l’écrivain et poète japonais Kenji Miyazawa a également beaucoup compté. Il n’a pas son pareil pour nous faire retrouver nos sensations d’enfance.

C’est la première fois que vous parlez implicitement de l’enfance à travers un de vos livres.
BLEXBOLEX : Nos vacances est un drame minuscule auquel j’ai tenté de donner une dimension plus importante que les faits effectivement relatés, car c’est pour moi tout le sel et la valeur de l’enfance. Même si je me garde de porter un jugement moral sur les actions des uns et des autres, je ne veux pas que le lecteur s’en prive, au contraire. Ce sont sur les personnages, et tout particulièrement sur les deux enfants du récit, qu’il va fixer ses sympathies ou antipathies. Ainsi, les personnages obtiennent une certaine autonomie vis-à-vis du lecteur et c’est là tout l’enjeu de ce livre. Même si les dispositions et les choix de la fillette déterminent le récit, c’est bien le lecteur que je souhaite maintenir au centre de la narration. Il faut à la fois le guider et lui laisser la liberté de changer de point de vue chaque fois que ça lui semble utile ou agréable.

Propos recueillis par les éditions Albin Michel Jeunesse




Un autre album
de Blexbolex
chez Albin Michel Jeunesse :

Romance… Voilà un titre court qui en dit long. Mais c’est quoi au juste, une romance? Une romance, c’est un peu comme une chanson de geste, une chanson de baladins. À chaque interprétation, le récitant reprend le texte d’origine et y ajoute ce qui lui passe par la tête, étoffant ainsi l’histoire pour la confier à son suivant. Dans ce livre OVNI Blexbolex nous emmène au bout d’un long chemin évidemment semé de mots et d’images redondantes mais qui confèrent à ce livre un charme fou. D’une créativité extraordinaire, cet imagier totalement décalé se déroule comme une suite logique, presque arithmétique. On est littéralement précipité dans l’histoire qui se compose alors au gré des pages comme on improviserait un morceau de jazz… Tout commence par une simple promenade, sur le chemin de l’école. Progressivement, chaque image ajoutée, chaque protagoniste croisé au gré des pages, devient un élément de construction pour l’histoire qui s’avère de plus en plus palpitante et surtout, exponentielle. On finit alors par se demander où peut bien s’arrêter cette histoire, voire même si elle aura une fin. Et puis d’ailleurs, si on recommençait? - in Citrouille n°67

Coup de coeur éditeur des éditions PKJ. : Comment un écureuil un héron et une chouette sauvèrent le père de Casper - interview de Horacio Clare + extrait du roman


«Hier soir on a terminé ce livre avec mon môme. J'ai été émue à chaque moment de cette lecture, parfois à ravaler des sanglots. Ça sort le 15 mars chez Pocket. Et c'est très beau.» - Madeline Roth, Librairie Sorcière L'Eau Vive à Avignon


Horatio Clare est un auteur brillant, journaliste à la BBC, reporter, producteur radio, écrivain lauréat du prix Somerset Maugham et de nombreux prix littéraires pour son œuvre de non-fiction. Il fait une entrée remarquable en littérature jeunesse avec son roman Comment un écureuil, un héron, et une chouette sauvèrent le père de Casper publié le 15 mars chez Pocket Jeunesse. Cet ouvrage, élu Livre jeunesse de l’année 2015 par le Sunday Times, a reçu en 2016 le prix Brandford Boase. S’inspirant de son enfance passée dans une ferme au Pays de Galle et de Road Dahl, il nous offre un savant mélange d’humour décalé, de fantaisie et de réalisme pour une fable poétique superbe qui aborde avec justesse le sujet délicat de la dépression.


PKJ.: D’où vous est venue l’idée de ce roman?
HORATIO CLARE: L’idée m’est venue lors de la naissance de mon fils; quand ses yeux bleus se sont posés sur moi, j’ai vu un petit être indépendant avec une envie de vivre époustouflante - pas du tout cette petite chose dépendante à laquelle je m’attendais. Au même moment, je voulais écrire à propos de la dépression, ce monstre qui ne peut pas réellement être vaincu mais que certains peuvent affronter et avec lequel d’autres apprennent à vivre. J’avais donc un héros et un méchant. J’ai toujours voulu écrire un livre de littérature de jeunesse ; je peux dire aujourd’hui que ce roman m’a en quelque sorte trouvé.

Votre récit est accompagné par les illustrations, magnifiques, de Jane Mattews. Était-ce important pour vousque votre tout premier roman pour enfants soit illustré? Que pensez-vous que cela apporte à l’histoire?
Tout comme les livres de Roald Dahl qui sont mes modèles, je voulais que le mien ait aussi des illustrations. Ce qui a été merveilleux c’est de découvrir, ou plutôt de prouver, le talent étonnant de Jane Matthews. Les décors de l’histoire qu'elle a dessinés évoquent les bois entourant ma maison à Hebden Bridge, dans le Yorkshire, alors qu’elle n’a jamais été là-bas. Je pense que ses illustrations sont magiques, engagées et qu’elles apportent toute une dimension merveilleuse à l’histoire.

Après avoir remporté le prestigieux prix de littérature de jeunesse Brandford Broase, vous avez dit que Comment un écureuil, un héron et une chouette sauvèrent le père de Casper est le roman dont vous êtes le plus fier. Pourquoi vous a-t-il rendu aussi fier?
J’en suis fier car il traite d’un sujet dur et important, et qu’il est également rempli d’amour. Je crois que ce roman porte en lui une certaine beauté, et j’espère que cela perdurera après ma mort. De plus, c’est le premier texte que j’ai écrit et qui n’émanait pas d’une commande d’éditeur. Peu m’importait qui pouvait le publier. C’était avant tout une première pour moi: réaliser quelque chose pour mon propre bien, sans l’avoir vendu avant même de l’avoir écrit.

Quel message souhaitiez-vous transmettre à travers ce récit ?
Il y en a plusieurs en réalité. Tout d’abord, je souhaitais aborder franchement le thème de la dépression et de la santé mentale, tant avec les enfants qu’avec les adultes. Le message de ce roman est d’être courageux et ouvert par rapport à cette maladie. Si vous arrivez à vous accrocher, cela finira par passer. Il est vital que nous partagions et discutions de ces choses qui, de manière générale, poussent les victimes à s’isoler. C’est là que nous devons intervenir pour les combattre. En outre, je voulais célébrer la lande et les bois, les collines et le ciel et par-dessus tout les bêtes, les oiseaux et les insectes qui nous rappellent sans cesse que nous ne sommes pas seuls sur terre. Nous sommes vraiment très chanceux et encore plus si nous aimons ou que nous sommes aimés. Il y a ici aussi un message à propos du rire: je pense que le rire est une manière propre à l’homme d’applaudir la création. J’espère au moins que tous mes livres ont un peu côté drôles.

Propos recueillis par les éditions PKJ.


Extrait de Comment un écureuil un héron et une chouette sauvèrent le père de Casper


«

Chapitre 1

Un garçon turbulent




Casper poussa un premier cri : OUIIIIN ! si puissant que la sage-femme en perdit ses boules Quies. Tous les bébés pleurent à la naissance, mais le vagissement de celui-ci était tellement perçant qu’il déclencha même l’alarme de la voiture d’un médecin. La sage-femme avait un certain âge et une tête de gentille gargouille. Elle lava Casper et l’enveloppa dans une couverture.

— Cet enfant hurle comme un loup ! s’exclama-t‑elle.

Casper prit une nouvelle inspiration et brailla si fort qu’il en devint violet. Il agita ses bras et ses jambes dans tous les sens et décocha un direct du talon dans le ventre de la sage-femme au moment où elle le tendait à sa mère.

— Aïe ! lâcha-t‑elle. Il est un peu…

Elle chercha le mot et ne reprit sa respiration qu’après l’avoir trouvé.

—… turbulent.

Elle ne se rappelait pas quand elle avait utilisé ce mot pour la dernière fois, mais c’était le terme parfait pour qualifier le nouveau-né. Éjecter des boules Quies, couper le souffle de la sagefemme et déclencher l’alarme d’une voiture furent donc les premiers actes turbulents de Casper. Tout ça en moins d’une minute. Il existe une théorie selon laquelle les très jeunes enfants se souviennent inconsciemment de tout ce qu’ils ont entendu. Je ne sais pas si c’est vrai, mais « turbulent » et « loup » peuvent expliquer la suite de l’histoire. Plus tard – il n’avait pas encore un an –, Casper vit quelqu’un passer en courant devant la maison où il vivait avec ses parents. Il décida qu’il était temps qu’il coure, lui aussi. À son âge, les louveteaux étaient capables de faire un marathon. Casper, lui, tenait à peine sur ses pieds.

« Vite ! songea-t-il. En avant, marche ! »

Il se mit debout, se projeta en avant et lança sa jambe devant lui comme un champion de course à pied. Son corps continua sur sa lancée mais sa jambe, elle, se défila aussitôt. Casper se retrouva précipité face contre terre. Il essaya de nouveau. De nombreuses fois…

Bing, bam, boum...

… il faisait le bruit des pommes quand elles tombent de la table.

— C’est encore Casper qui casse tout, observa M. Ferraby avec un sourire en entendant le petit garçon s’entraîner et ses chutes résonner bruyamment à travers tout Woodside Terrace. Les Ferraby habitaient la maison d’à côté. M. Ferraby était passé expert dans l’incroyable variété de sons que Casper parvenait à créer au fur et à mesure qu’il grandissait, devenait plus fort et plus aventureux. Ses parents le supplièrent d’être patient.

— Essaie d’abord de marcher, s’il te plaît ! implora sa mère.

Suzanne était infirmière. Elle avait beau savoir que son fils était costaud, elle craignait qu’il ne se blesse.

— Traditionnellement, c’est l’étape d’après ! dit son père.

Jim était professeur d’anglais et il adorait les histoires. En réalité, il était ravi que son fils n’ait pas envie de suivre la voie normale : se mettre debout, puis marcher, puis courir.

Le petit garçon les ignora. C’était devenu sa spécialité, ignorer Jim et Suzanne. Il les aimait, mais si on veut vivre à fond, on ne peut pas passer trop de temps à écouter ses parents. « Vivre à fond » était sa philosophie du moment. C’est important d’avoir une philosophie, surtout si elle est synonyme de quête vitale. En revanche, ça n’est peut-être pas une bonne idée si elle vous amène à pulvériser deux voitures avant même d’avoir atteint l’âge de conduire, ce qui fut la farce suivante de Casper.

À quatre ans, Casper pensa donc que ce pourrait être amusant de prendre la voiture pour faire un tour. Il avait souvent regardé ses parents conduire : ça semblait facile. Un dimanche après-midi, pendant que son père dormait à l’étage, le nez sur un de ses livres préférés, et que sa mère était dans le jardin en train de faire le tour du potager et de parler aux pigeons, Casper monta sur une chaise et prit les clés de la voiture sur la table. On lui avait interdit de franchir la porte d’entrée car elle donnait sur la route, mais il le fit quand même – en se hissant de nouveau sur une chaise pour atteindre la poignée – et il sortit. Il pointa la clé en direction de la voiture et appuya sur le bouton. La voiture fit clic-clic et les phares clignotèrent pour le saluer joyeusement.

— Coucou, la voiture ! murmura Casper.
(...)

samedi 17 février 2018

Coup de coeur éditeur des éditions Rageot : Quand vient la vague - Interview de Manon Fargetton et Jean-Christophe Tixier+ Extrait du roman



Lacanau, en automne. Bouleversée, Nina, dix-sept ans, quitte le domicile familial et jette ses clés dans une bouche d’égout… Quelques mois plus tard, son frère Clément se lance à sa recherche et tente de découvrir les raisons de sa fuite… Quand vient la vague est un magnifique roman écrit à quatre mains par deux auteurs remarqués en littérature jeunesse, Manon Fargetton et Jean-Christophe Tixier. Il rassemble deux univers, deux voix. Deux narrations se mêlent pour créer une vague, unique. Ils ont répondu d’une seule voix aux quelques questions de leur éditrice Agnès Guérin.


Agnès Guérin : Comment est née cette histoire ?
Manon Fargetton & Jean-Christophe Tixier : Cette histoire est née d’une rencontre – de celles qui sont une évidence –, qui a débouché sur l’envie de se découvrir, de discuter, et tout naturellement de faire se rencontrer nos univers.

A. G : Votre dialogue d’auteurs s’est noué à Saint-Malo puis à Lacanau. C’est là que vos imaginaires se sont installés. Dans ce drame psychologique, les non-dits et le secret familial ont une grande part… La famille est-elle un terreau privilégié pour vous ?
M. F & J-C. T : Nos héros sont adolescents, et le cadre principal de vie des adolescents, c’est la famille. Bien sûr il y a leurs amis, le monde extérieur, leurs passions, mais leur environnement immédiat, celui qui les porte, c’est bien la famille. Parler de l’adolescence implique donc nécessairement d’évoquer cette cellule intime, et, parfois, ses dysfonctionnements. Dans ce roman, nous y sommes rentrés à plein ;-)

A. G : L’océan est un personnage à part entière et des éléments naturels traversent votre récit. En quoi le nourrissent-ils ?
M. F & J-C. T : L’océan nous fascine l’un et l’autre. Le titre de notre roman, Quand vient la vague, en résume complètement l’esprit. Qui connaît l’océan sait qu’il y a les vagues que l’on voit venir et auxquelles on se prépare, et celles dont la puissance cachée nous emporte, nous bascule et nous bouscule, nous roule sur le sable. La vie est ainsi.

A. G : Vous êtes proches l’un et l’autre des adolescents, de leurs questionnements, de leur idéalisme, de leurs révoltes aussi. D’où de beaux personnages secondaires en rupture comme celui de Jules ?
M. F & J-C. T : Jules, mais aussi Romane ! Nous tenons beaucoup à ces personnages. Grandir et trouver son identité propre est difficile. C’est un combat sur soi-même, sur les autres, qui se complique d’autant quand la solidarité familiale ne peut s’exercer, quelle qu’en soit la raison. Chacun y parvient à sa manière. Il nous semblait intéressant d’explorer ces différentes facettes. Les personnages de Jules et Romane agissent aussi comme des miroirs pour nos héros Nina et Clément. Ils les ramènent à ce qu’ils sont, à ce qu’ils voudraient être et ne parviennent pas à devenir. Ils élargissent aussi leur vision du monde, les poussent à y prendre une place qu’ils choisiront, et qui n’est pas forcément celle qu’ils imaginaient jusque-là.

A. G : À travers Nina, vous semblez nous dire qu’il faut parfois commettre l’irréparable pour pouvoir continuer à vivre…
M. F & J-C. T : Irréparable ou non, c’est tout le sujet du roman. Les relations familiales sont malléables, bien plus imprévisibles qu’on l’imaginait enfant. Elles se font, se défont, se transforment au gré des événements. Seulement, grandir c’est savoir dire non, poser des actes. Mettre fin à des situations qui peuvent être toxiques, ou jugées telles. C’est sortir du « Je suis ma famille » de l’enfance pour passer à un « Je suis moi » réfléchi et assumé. Alors, quand la situation est bloquée, il n’y a pas d’autre moyen parfois que de prendre le large...

Propos recueillis par les éditions Rageot


Extrait de Quand vient la vague

Prologue


«


Je claque la porte derrière moi, me laisse surprendre par la température extérieure. Il fait un froid glacial. À chaque expiration, un nuage de buée s’échappe de ma bouche, puis se dissipe comme s’il n’avait jamais existé. Je pose mon sac à mes pieds, ferme les yeux, les rouvre. Comment imaginer que je ne reverrai jamais plus cet endroit ? Alors que je remonte l’allée qui mène au portail, j’ai l’impression de traverser un décor de carton- pâte. Tout, autour de moi, est parfaitement à sa place. Les pins. La balançoire sur laquelle on jouait, mon frère et moi, il y a encore quatre ou cinq ans. Le tas de bûches sous l’appentis. Rien n’a bougé, pourtant, ça sonne faux désormais.

Sans me retourner, je quitte le jardin pour la rue déserte.

En me réveillant ce matin, j’avais peur que des larmes mouillent mes yeux au moment de partir. J’ai lu quelque part qu’un amputé peut ressentir le membre absent, voire éprouver de la douleur là où il n’y a plus que le vide. Ce n’est pas mon cas. Je laisse derrière moi le lieu où j’ai grandi, sans que cela provoque la moindre souffrance, et ça me soulage.

La maison familiale est nichée dans un creux, un peu à l’écart des autres. À cette époque de l’année, plus de la moitié des maisons sont fermées. Jusqu’à l’été prochain.

Comme cet horizon n’est plus le mien, j’évite d’y penser.

Après quelques mètres, je m’arrête au- dessus d’une bouche d’égout destinée à recueillir le trop- plein de pluie qui ruisselle des dunes alentour.

Là, je tiens un instant le trousseau de clés entre mon pouce et mon index. J’écarte mes doigts. Je le regarde tomber, voudrais que la scène se déroule au ralenti. Un étrange cliquetis plus tard, il disparaît dans un épais tapis d’aiguilles de pin. J’imagine l’eau qui l’emmènera dans les profondeurs à la prochaine averse. Comme si une bonne pluie pouvait tout laver, faire disparaître toute trace. Ce serait tellement facile. Je souris, du moins j’en ai l’impression. Les yeux fixés sur mes pieds, je me remets en marche. Aujourd’hui, j’ai dix- sept ans, et je ne sais pas encore si ma vie s’arrête, ou bien si tout commence. Peut- être les deux à la fois ?
(...)




Aujourd'hui j’ai dix-sept ans, et je ne sais pas encore si ma vie s’arrête, ou bien si tout commence. Peut-être les deux  à la fois?» Sans prévenir, sans signe annonciateur, Nina quitte le cocon familial tellement rassurant jusqu’à il y a encore quelques semaines... Fugue, enlèvement ou suicide? L’enquête policière n’a pas su le dire. À deux mois des dix-huit ans de sa sœur, Clément, quinze ans, s’arrache alors à sa passion du surf, prend une autre vague tout aussi grisante et replonge dans les derniers moments passés ensemble... Par le jeu de narrations croisées de Nina et Clément, qui lève l’idée du suicide très rapidement, les révélations posent beaucoup de questions (trop de questions?). Sens de la famille, du couple, injustice de la société, sexualité, monde de l’entreprise, mensonges, hypocrisies, épargner ses proches ou mieux se protéger... Manon Fargetton et Jean-Christophe Tixier sont deux à signer ce roman qui se lit comme on lit une enquête policière ou une histoire de famille, à vous de la lire, à vous de voir! - Librairie Comme dans les Livres