lundi 2 mai 2016

Béatrice Tanaka, Celle-par-qui-parlaient-les Indiens


«Enfant, nous avait confié Béatrice Tanaka, notre cerveau est comme une feuille de buvard. Mieux vaut y graver des choses importantes…» Pour ce faire, l'auteure illustratrice a écrit et illustré plus de 40 livres et albums, traduits en plusieurs langues et qui ont obtenu de nombreux prix. Brésilienne d’adoption, née en Europe centrale et mariée à un artiste brésilien né au Japon, le peintre Flavio-Shiro, Béatrice Tanaka a partagé sa vie entre Paris et Rio de Janeiro. Elle a quitté cette terre pour les contrées du Grand Esprit ce jeudi 21 avril 2016. Voici ses propos publiés dans le n°8 de Citrouille, en avril 1995.

«Enfant, notre cerveau est comme une feuille de buvard toute neuve où tout se grave. Mieux vaut y graver des choses importantes...» Forte de cette conviction, Béatrice Tanaka écrit pour les enfants, auprès desquels elle colporte surtout des contes millénaires. «Si nous y sommes encore si sensibles, c'est qu'ils nous transmettent quelque chose de très important, qu'ils nous aident à mieux comprendre la condition humaine. Il serait dommage de les oublier.» Béatrice Tanaka accompagne ses textes d'illustrations aux techniques toujours reconnaissables bien que très diverses. D'inspiration populaire, leur facture dépend du sens du récit. Elles se présentent parfois comme un mélange de documents et de papiers découpés, un mélange de réel et d'imaginaire.

«Je devais avoir dix ans, en pleine deuxième guerre mondiale, lorsque j'ai lu que les Indiens des plaines avaient un chef distinct de leur chef de guerre. Quand les jeunes gens décidaient une expédition, le sage s'y opposait avant de laisser s'exprimer leur fougue. J'avais également appris que lorsque tous les hommes étaient tués, leurs ennemis adoptaient les femmes et les enfants. Or dans les westerns, les Indiens étaient les mauvais et les Blancs les bons... Aussi l'ai décidé que les westerns mentaient. Je ne suis plus jamais allé en voir un jusqu'à “Little Big Man”. Les Indiens représentaient déjà pour moi un idéal de civilisation. Ils préconisaient une autre façon de vivre, de s'entendre avec ce qui se passe autour et avec nous.

L'Amérique d'avant Colomb est peut-être le continent sur lequel on a fait le plus d'expériences d'ordre social. Cela va de la petite bande à la théocratie, comme celle des Incas. On y a pratiqué tous les stades d'expérimentations sociales en amont de la Viile-Etat ou l'État-Nation, (comme ont dû le faire les sociétés occidentales, même si elles ne s'en souviennent pas). Ainsi, le mode de consultation populaire était bien différent du nôtre. La plupart des ethnies s'opposait à la notion de majorité, puisqu'elle signifiait que cinquante et un individus pouvaient imposer leur volonté à quarante neuf. Alors on discute, on palabre jusqu'à ce qu'on parvienne à un consensus, même si cela peut parfois être très long. Dans la constitution des Iroquois, toute décision importante devait être prise par tout le monde et devait considérer les conséquences de ce choix sur sept générations...

Je pense également à la déclaration du chef Seattle des Duwamish, que j'ai illustrée dans le livre Pour la Terre, dont elle est l'ossature. J'en avais d'abord lu la version brésilienne, et en étais tombée littéralement amoureuse. Lorsqu'un éditeur de Rio, Maura Sardinha, me dit qu'un directeur de lycée lui demandait un livre à propos de la réforme agraire, je leur ai proposé de le bâtir autour de la déclaration du chef Seattle. Le directeur objecta que c'était un texte écologique, pas économique. "Voilà une distinction que n'aurait pas faite un Indien, ai-je répondu. Redistribuez la terre d'une personne à cent personnes qui continuent de la maltraiter, et les mêmes problèmes resurgiront cinq ans plus tard ... ". Le directeur finit par accepter ce point de vue, et nous avons pu faire le livre grâce à une co-édition avec l'éditeur français Vif Argent. Certains prétendent que ce texte est apocryphe, mais le fait est que les "Indiens", des Inuit jusqu'en Patagonie, en partagent l'idée et le sens. J'ai essayé, pour l'illustrer, d'utiliser une imagerie d'origine indigène, parfois même de cultures éteintes, comme celle des Mimbres. J'ai eu énormément de plaisir à faire ce livre, et j'en suis très reconnaissante à Lise Mercadé, de Vif Argent. Elle m'a permis d'avoir l'impression de faire quelque chose d'utile… même si c'est une illusion.
»

Béatrice Tanaka a écrit et illustré de nombreuses histoires d'autres peuples dans diverses maisons d'édition. Elle pense qu'il est important de penser par ethnie et non par nation. Enfant elle voulait d'ailleurs être ethnologue. N'est-ce pas ce rêve qu'elle n'a jamais lâché en devenant passeuse de contes ?

Paru dans le n°8 de Citrouille, avril 1995 - Télécharger le pdf de l'article original ici

La bibliographie de Béatrice Tanaka: ici.

Sous d'étranges étoiles : le réalisateur Grégoire Mercadet raconte Béatrice Tanaka


Une vidéo de lachainetele mise en ligne en juin 2010, insérée ici en complément de notre article sur la disparition de Béatrice Tanaka.



Lire également le portrait de Béatrice Tanaka par Lise Bourquin Mercadé sur le site des éditions Kanjil


Communiqué des éditions Kanjil:
«Le 21 avril, Béatrice Tanaka a quitté ce monde pour entrer dans la mémoire.
Elle fut pendant 30 ans ma complice en édition, et mon amie très chère. Je lui dois quelques-uns des plus beaux livres que j'ai publiés, et que KANJIL publiera demain.
Nous invitons ceux qui l'aimaient et l'admiraient à lui rendre hommage jeudi 26 mai de 17h à 20h dans la Salle du Souvenir de la Mairie du 5è, Place du Panthéon. Ses plus belles illustrations y seront exposées et nous lancerons les derniers titres préparés avec elle.
Lise BM»

À la lecture de ce livre, je comprends qu’il faut s’aimer tel que l’on est, un point c’est tout !


C’est l’histoire d’un homme laid qui part pour la montagne où le Ciel rencontre la Terre. Là-haut, il y a trois génies qui répondent à trois questions. Il veut leur demander pourquoi il est si disgracieux (laid). Sur son chemin, il rencontra plusieurs personnes : un homme qui a une fille muette, un orangiste dont deux orangers ne donnent pas de fruits et un poisson qui ne pouvait point se transformer en dragon. Chacune des personnes lui demande de poser une question de leur part. Il posa leur question mais, malheureusement il en oublia la sienne. Comme il a aidé la fille à ne plus être muette et que celle si l’aime, il l’épouse. Ainsi, il devint aussi 1er ministre.

A la lecture de ce livre, je comprends qu’il faut s’aimer tel que l’on est, un point c’est tout. Et je pense que c’est juste parce qu’on est toujours aussi bien que les autres! Pour cette raison, j’aime ce livre!

Un compte-rendu de lecture de H. T. (CM2) publié sur le site La Plume francophone - reproduit ici en complément de notre article sur la disparition de Béatrice Tanaka.

L'Appel de l'Alliance des Peuples de la Forêt (traduit par Béatrice Tanaka)


Cet appel traduit par Béatrice Tanaka est signé Ailton Krenak, coordonnateur de l'UNI (Union des Nations Indigènes du Brésil). L'Alliance des Peuples de la Forêt, dont il est question, a été fondée par le syndicaliste et écologiste Chico Mendes, assassiné fin 1988. Elle regroupe les associations des divers travailleurs dépendant de la forêt - collecteurs de caoutchouc, de chataignes… - et des réprésentants des tribus indiennes. Elle s'oppose aux industries minières, aux chercheurs d'or, aux exportateurs de bois précieux, grands propriétaires terriens et colons qui abîment la forêt au rythme de 20 hectares par heure (un terrain de foot toutes les trois minutes) - Nous l'avons publié dans le n°8 de Citrouille, en 1995. Nous le remettons ici en ligne au moment de la disparition de Béatrice Tanaka.

«Ce que L'Alliance des Peuples de la Forêt veut dire à la ville, aux pays fortement industrialisés, au Monde, c'est qu'il y a des gens dans la forêt. Cette évidence semble une nouveauté pour le genre de civilisation qui s'étend de plus en plus sur la planète : le grands centres où s'agglomèrent de plus en plus les habitants du globe bannissent la pensée de la forêt de leur esprit, et encore plus l'idée qu'il puisse y avoir des gens. Les écologistes semblent vouloir protéger une nature sans hommes, comme pour la protéger d'eux-mêmes.

Or, nous disons qu'il y a des peuples originaires de la forêt, dont la culture ne supprime pas la forêt, mais compte sur et avec elle. Pour eux, la forêt est plus que la ville pour le citadin. Un habitant de Sâo Paulo peul aller vivre à New York ou Tokyo, mais un fils de la forêt n'émigre pas : il nomadise, pour vivre, selon les cycles de la nature, saison sèche et saison des pluies, mais jamais, depuis des milliers d'années, il n'a quitté son espace de plein gré.

Pour vous, les citadins, si la forêt doit être protégée, c'est comme matière première de vie, parce qu'elle peut fournir de l'oxygène. Vous créez ainsi un état d'esprit très dangereux : la nature comme otage de l'homme, où elle vous donne ce que vous voulez, ou vous envoyez son oreille coupée au créateur... Pour nous la forêt c'est tout autre chose. Tout le savoir de nos peuples est basé sur une relation permanente avec les lieux où nous vivons, une relation pas seulement physique, mais culturelle. Nous ne voyons pas une montagne ou un cours d'eau comme les voient un géologue ou un biologiste : quand je regarde un lac, il est la demeure d'un créateur de mondes, et un arbre est l'ancêtre qui nous donne un chant.

Chez nous, l'enfant, à un certain moment, doit aller tout seul en forêt pour y recevoir son chant, pour y découvrir ses affinités avec le sang des arbres, pour y établir un lien, une conversation avec le vent. Il en écoutera le chant et l'apprendra par coeur pour le ramener au village, et cinq jours ou dix mille ans plus tard on entendra encore ses proches chanter ce chant là; car ce n'est pas nous qui sommes les auteurs de nos chants : nous les avons reçus de la forêt, des animaux, de l'eau, du vent...

La forêt conspire tout le temps avec l'être humain, pour le plaisir. Croyez-vous qu'il serait possible d'y organiser des milliers d'ouvriers afin que, tous les jours, ils se lèvent, aillent trimer, rentrent, dorment, triment, dorment et triment ? L'être humain vit sur une planète merveilleuse, et il peut y organiser sa vie sans s'empiler dans les foyers de misère, de violence et de désespoir que sont les grandes villes. Et s'il y a une chose que nous avons en commun, les peuples de la forêt et le peuple des villes, c'est que nous pouvons tous prévoir un désastre.

Or, en ce moment, c'est comme si nous étions à bord d'un vaisseau spatial, dans un corridor cosmique, et que le pilote se rendait compte qu'il y a un trou noir devant nous : nous avons encore des milliers d'années lumière devant nous, mais à la vitesse à laquelle nous forçons vers la destruction de la terre il nous faut changer de cap, maintenant, tout de suite ... »

Publié dans le n°8 de Citrouille, avril 1995

Nouvelle Calédonie : de la Bible au Livre jeunesse




Manuel Valls s'est rendu trois jours en Nouvelle Calédonie la semaine dernière. En 2005, nous avions consacré un numéro de Citrouille à cet archipel. Nous le remettons en ligne à cette occasion: cliquez ici. Vous pourrez y lire des textes ou des interviews de Jean Perrot, Liliane Tauru, Patrice Favaro, Kary Couprie, Juliette Maes, Denis Pourawa, Réséda Pongan Jocelyne Maléta Houmbouy, Isabelle Revol, Claire Mazard, Didier Daeninckx  - (À lire également sur ce thème: les 20 ans du prix Livre Mon ami)

Le prix Livre Mon Ami a 20 ans : les lauréats se souviennent


À l'occasion de son 20e anniversaire, le prix Livre Mon Ami (en Nouvelle Calédonie) a mis en ligne sur son site les souvenirs qu'il a demandés à ses lauréats passés: Yves Pinguilly, Irina Drozd, François Roca, Georges-Olivier Châteaureynaud, Claire Mazard, Isabelle Revol, Eric Simard, Thierry Lenain, Bruno Pilorget, Hélène Montardre, Marie-Ange Guillaume , Sophie Rigal-Goulard, Susie Morgenstern, Florence Hinckel, Marie-Aude Murail, Eric Sanvoisin, Audren, Yannick Prigent, Emmanuel Bourdier, Agnès LarocheDes textes à lire ici

(À lire également sur ce thème : le numéro de Citrouille consacré à la Nouvelle Calédonie)