dimanche 18 septembre 2016

Roald Dahl, mon père - par Lucy Dahl

Roald Dahl, par Quentin Blake©
Un texte de Lucy Dahl, la fille de l’auteur du Bon Gros Géant. Traduction de Marie Leymarie. Merci aux éditions Gallimard Jeunesse pour leur autorisation de publication.

«Je vis à Los Angeles. Quand on me demande d’où je viens, je réponds toujours: d’Angleterre. Comté de Buckinghamshire, entre Londres et Oxford, un petit village qui s’appelle Great Missenden.

En effet, si on regarde une carte des Chilterns ou sur Google, c’est là d’où je viens et c’est là que j’ai passé mon enfance; mais d’où je viens VRAIMENT n’a pas de nom. Je viens d’un pays de magie, de sorcières, de géants et de Minuscules, de forêts et de prairies, de trèfles à quatre feuilles et de pissenlits sur lesquels on souffle pour faire des vœux – je viens de l’imagination de mon père, Roald Dahl.

Notre petite maison était nichée au creux d’une vallée, au cœur d’un verger; les branches des arbres se couvraient de fleurs au printemps et ployaient sous le poids des pommes à l’automne. Les bras solides et protecteurs du plus grand des arbres accueillaient notre cabane d’enfants – une simple plate-forme constituée de planches que notre père avait clouées ensemble, munie d’une mince rambarde en bois, mais qui nous paraissait si haute, si magnifique et si secrète qu’on y passait des heures entières. De là-haut, on apercevait la petite remise en brique, blanche, où travaillait papa, assez proche pour qu’on la voie, mais assez éloignée pour qu’il ne puisse pas nous entendre. On le savait occupé à écrire.

Le BGG dormait quelque part en bas, car il avait sa maison sous les arbres du verger. Il dormait, forcément, c’est un être nocturne – il passe ses nuits à souffler des rêves aux enfants assoupis; et malgré l’ouïe extraordinairement fine que lui confèrent ses oreilles immenses, on savait que nos rires d’enfants étaient pour lui de véritables berceuses.

Fantastique Maître Renard, sa famille et ses amis, Blaireau, les lapins et les taupes se trouvaient sous l’Arbre aux Sorcières ou alors dans les tunnels souterrains qui menaient aux fermes et boutiques du village. Les Minuscules étaient un peu plus loin, dans la forêt, mais assez près pour qu’ils puissent nous voir et nous, savoir qu’ils étaient là; on entendait parfois un Minuscule siffloter. On était prêts à le jurer, on l’avait vraiment vu! Mais quand on regardait à nouveau, il avait disparu. Même la tortue Alfred était là, les mois d’été – elle faisait lentement le tour du potager et mangeait tout ce qu’elle pouvait avant qu’on la mette dans sa boîte en bois garnie de paille, dans la cabane à outils, où elle dormait tout l’hiver d’un sommeil paisible.

Dans notre jardin, il y avait une vieille roulotte, authentique, qui, entre ses murs en bois, gardait jalousement toutes les traditions, les sortilèges et les secrets des gitans. Elle n’avait pas changé depuis l’époque où elle était habitée par une famille qui vivait dans la forêt des Minuscules, en amont de notre verger, de l’autre côté de la ferme des Redding. Leur patriarche passait parfois à la maison pour aiguiser nos couteaux, que papa lui confiait toujours. On n’était pas des romanichels, mais la vie qu’on menait ressemblait sans doute davantage à la leur qu’à celle de nos camarades de classe. Les aléas de l’existence ont fait que leur superbe roulotte a échoué chez nous, où elle est devenue notre salle de jeux. Encore aujourd’hui, on peut la voir, parfaitement entretenue, qui trône fièrement dans le jardin de notre maison, la bien nommée Gipsy House: Maison des Gitans.

Mes camarades de classe adoraient venir à la maison, où soufflait un vent de fantaisie. Il y avait toujours quelque chose en cours d’invention ou de construction, et on nous faisait participer à tout. La nourriture était toujours exquise, car rien n’était normal, pas même l’eau, très chargée en calcaire à cause des collines des Chilterns. On savait que son allure trouble venait du dentifrice du BGG. «Délicieux», disait papa, et on le croyait sur parole.

On mangeait les choux rouges que la reine nous envoyait du palais de Buckingham et, après chaque repas, des chocolats de Willy Wonka; on ne mangeait jamais d’œufs ordinaires, mais des œufs des Minuscules (caille) ou des œufs du BGG (canard). Si par exception nos œufs avaient une taille normale, c’était Fantastique Maître Renard qui les avait «empruntés» à une ferme et nous les avait déposés. Même le bacon était trop bon, car papa en ôtait la couenne, le faisait frire et on le plongeait dans nos œufs à la coque en guise de mouillettes – «Il faut savoir se faire des petits plaisirs!» disait papa.

Il nous arrivait souvent de trouver dans le réfrigérateur, au milieu des bouteilles normales, du lait vert ou bleu (grâce à quelques gouttes de colorant alimentaire ajoutées secrètement). «Livraison spéciale de la Grandissime Sorcière», annonçait papa. Il faisait une pause avant de continuer: «C’est une chance que vous ayez été à l’école, les mômes. Elle aurait reniflé l’odeur de caca de chien depuis le chemin et on n’aurait jamais eu du lait de sorcière.» Mon père utilisait ces laits colorés pour fabriquer de délicieuses potions de sorcière qu’on sirotait, ma sœur et moi, avant d’aller dormir, pendant qu’il nous racontait des histoires – il n’avait pas encore écrit Le Bon Gros Géant ni Matilda ni Sacrées Sorcières, et c’est ainsi que nous avons eu droit à notre propre version. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’il développait ses personnages soir après soir, en observant nos réactions: ce qui nous faisait rire, ce qui accrochait notre attention ou, au contraire, nous faisait bâiller.

On n’avait pas peur des horribles Sorcières qui détestaient les enfants, car papa avait accroché au plafond de notre chambre une vingtaine de «boules de sorcière» en verre soufflé du XVIIIe siècle. De toutes les tailles et de toutes les couleurs, elles jouaient le rôle de miroirs convexes à destination des sorcières qui auraient osé s’approcher de notre fenêtre: «Quand elle croisera son reflet, elle aura la trouille de sa vie et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle se sera envolée.»

Dans notre vie, il y avait un aspect bien moins drôle, mais inévitable: l’école. Papa nous encourageait à y «mettre un peu de piment». Il nous racontait ses bêtises d’enfant, «mais, rappelez-vous, tout l’art est de ne jamais se faire prendre! Si vous vous faites prendre, vous êtes des crétins». On connaissait, par exemple, les histoires qu’il a racontées, plus tard, dans Moi, Boy. Et si on se faisait prendre, il ne se mettait pas en colère, il était juste un peu déçu, ce qui était pire que toutes les punitions que pouvaient nous donner nos professeurs. Cependant, si l’un d’entre eux se montrait méchant ou excessif, il recevait toujours une lettre manuscrite de mon père.

Comme dans toutes ses histoires, papa savait que l’école était ennuyeuse et monotone, mais qu’on n’avait pas le choix, qu’il fallait bien apprendre les tables de multiplication. Cependant, au lieu de les répéter en boucle jusqu’à ce qu’elles rentrent dans nos cervelles saturées, papa les avait transformées en comptines rythmées; on les scandait dans la voiture en allant à l’arrêt de bus, pendant qu’on préparait le petit déjeuner ou qu’on cherchait des champignons ou des fées dans les bois. Notre professeur de maths avait été stupéfait de voir à quelle vitesse, moi, l’élève rebelle, j’avais retenu mes tables.

L'inconvénient d’avoir un père un peu connu (mais quand j’étais enfant, il n’était pas célèbre comme aujourd’hui), c’est que chaque fois qu’on était invités à un anniversaire, il insistait pour offrir un livre dédicacé. Je me souviens que je marmonnais que nos amis n’avaient rien à faire d’un livre, qu’ils préféreraient un Action Man ou un jeu, mais il répondait toujours: «N’importe quoi. C’est un cadeau formidable, il/elle va adorer.» Que répondre à cela? «Non, pas du tout»? C’est ce qu’on disait. Et il rétorquait: «C’est important que les enfants lisent et mes histoires sont épatantes.» On le savait bien, mais bon, ça restait un livre!

Voilà pourquoi, quand les gens me demandent de quelle région d’Angleterre je viens, il m’est bien plus facile de répondre: «Du comté de Buckinghamshire, un petit village qui s’appelle Great Missenden.» Qui pourrait comprendre d’où je viens vraiment? Du pays de Dahlerie, un endroit où il se passe toutes sortes de choses magiques. Mais comme disait papa, «ceux qui ne croient pas à la magie ne la verront jamais». De même, personne n’entendra jamais résonner dans mon cœur la musique de mon enfance, où les rêves du BGG se réalisaient pour de vrai.»

Lucy Dahl

Roald Dahl a cent ans !



Voilà 100 ans -un siècle!- naissait Roald Dahl. D’où nous vient cette incroyable impression de jeunesse éternelle? D'où lui vient cette popularité qui n'a jamais faibli? Quelle est cette alchimie, cette cuisine des mots qui font qu'aujourd'hui encore ses livres gardent cette fraîcheur appétissante? Une mixture où se mêlent le fantastique, l'imaginaire, le suspense et l'humour écrits dans une aisance de style, un rythme vivant et un langage accessible à tous…

Roald Dahl ne s'attache à aucun genre littéraire mais navigue de l'un à l'autre librement, s'échappant de la réalité pour mieux chavirer dans les mondes merveilleux et luxuriants de fantaisie du conte, de la fable ou de la farce. À aucun moment, il ne laisse le lecteur s’ennuyer.

Cette liberté de ton qu'il a su prendre pose sur le monde un regard critique et dénonce avec mordant les conduites nuisibles de l'homme.

Dans ces livres pour la jeunesse, les adultes ne sont pas toujours dignes de confiance. Ses héros ont maille à partir avec des personnages peu ragoûtants, comme dans Les deux gredins ou La potion magique de Georges Bouillon. Mais la caricature et la dérision mettent à distance les jeunes lecteurs de leur cruauté. Ils pourront frémir de peur car bien heureusement les dénouements vont toujours dans le sens de la justice.

Notre bon gros géant pourra longtemps encore souffler des rêves dans les chambres des enfants et traverser le prochain siècle avec l’assurance d'un jeune lectorat fidèle et toujours aussi curieux de cette œuvre singulière, universelle et intemporelle…

Patricia Matsakis, présidente des Librairies Sorcières

«J’adore aider les enfants à devenir des lecteurs, à être à l’aise avec les livres et à ne pas se sentir intimidés. Un livre ne devrait jamais être intimidant: il devrait être drôle, passionnant, merveilleux. Aimer lire est un immense atout dans la vie.» Roald Dahl

Roald Dahl, mon ami - par Quentin Blake


Sir Quentin Blake, le célèbre comparse de Roald Dahl, évoque, à travers les dix personnages qu'il préfère, de son travail d'illustration pour l’oeuvre de son ami. Ce texte est extrait et adapté d’un article du Daily Mail traduit par Maryline Colombet (librairie Autrement Dit à Dijon).

Quentin Blake n'a pas été le premier à croquer les personnages de Roald Dahl. Ce ne fut pas lui qui illustra le travail de l’auteur publié à l'origine aux États-Unis faute d’avoir pu trouver un éditeur britannique. Ni lui, non plus, qui se chargea de Charlie et la chocolaterie sorti en Grande-Bretagne trois ans après, en 1967. Pas plus qu’il n’illustra les cinq romans qui allaient suivre. C’est seulement à l'occasion du premier album, L'énorme crocodile, publié en 1978, qu’on fit appel à lui. La première rencontre de l’auteur et de illustrateur se résuma cependant à un bref rendez-vous dans le bureau de l'éditeur, et l’illustration du Crocodile et des Deux gredins fut commandée à Quentin Blake.
L’auteur et l’illustrateur ne se retrouvèrent que deux ans plus tard, chez Roald Dahl, pour Le Bon Gros Géant – comme le raconte Quentin Blake ci-dessous. L’illustrateur découvrit alors qui était vraiment l’écrivain, ses attentes… et son caractère si particulier. Et commença ce qui allait devenir leur véritable collaboration. Ce n’est qu’après la mort de Roald Dahl que Quentin Blake illustra les six premiers romans de l’auteur, dont Charlie et la chocolaterie et James et la grosse pêche. Ce qu’il fit, à n’en pas douter, tel que l’aurait voulu celui qui était devenu son ami.


L’énorme crocodile - «C'est l'un de mes personnages favoris parce qu'il s’agit du premier livre de Roald que j’ai illustré, et parce que ce fut la découverte de sa manière de travailler, très différente de la mienne. Il était bien plus féroce que moi et, bien que j'aime l'exagération, je pense que je ne serais jamais allé aussi loin tout seul! Les vrais crocodiles, par exemple, ont des dents clairsemées, alors que le crocodile de Dahl en a une rangée complète, des centaines, en zigzag: ce sont des dents faites pour manger des enfants! Dans une première version, il y avait aussi un épisode dans lequel le crocodile dévore un morceau de trompe d'éléphant. J'ai pensé ne pas être du tout sûr de pouvoir gérer cela! Heureusement Roald Dahl l’a modifié. Peut-être l’éditeur lui a-t-il dit que c’était trop effrayant. Ça l’était en tout cas pour moi!»


Commère et Compère Gredin - «Pour une raison que j'ignore, il est très plaisant de dessiner des gens sales et de mauvaise humeur… Et puis l’oeil de verre de Commère Gredin qui «regarde toujours de l'autre côté»… C'était aussi réjouissant de dessiner ça! Mais j'ai fait et refait beaucoup d’essais avant d’arriver enfin à dessiner ces deux personnages. Roald m’a, par exemple, fait remarquer que dans le texte il disait que la barbe de Compère Gredin était hirsute comme une brosse  («Ses poils formaient des épis hérissés comme les poils d'une brosse à ongles») et j'ai dû recommencer pas mal de dessins avant de réussir cette barbe… En fait, comme avec le crocodile, on doit se rendre immédiatement compte que l'on est dans un monde de caricature. La caricature, je connaissais: j'avais fait mes  débuts en tant que dessinateur de presse, réalisant entre autres des couvertures de magazines. Mais là, il s’agissait de mener cet exercice tout au long d'un livre, et c’était vraiment intéressant.»


Le Bon Gros Géant - «Avec le BBG, on entre dans le mystère et le merveilleux, dans la bienveillance aussi, absente des Deux Gredins. On m'a demandé de faire une dizaine de dessins. Le livre était chez l'imprimeur lorsque l'éditeur me téléphona. Dahl n’était pas satisfait, il trouvait qu’il n'y avait pas assez d'illustrations… En moins de trois jours, j’ai réalisé et expédié des dessins pour toutes les têtes de chapitre. Et j’ai reçu un autre appel: il n'était toujours pas content! C’est comme ça que je suis allé chez Dahl, à Great Missenden, et que nous avons commencé à discuter. Par exemple de comment je devais habiller le Bon Gros Géant. Au début, je lui avais mis un tablier en cuir et des bottes en caoutchouc. Roald Dahl regardait les dessins et disait: «Ça ne colle pas…».  En fait, à la fin de ma visite, nous ne savions toujours pas quoi  lui mettre aux pieds. C’est quelques jours plus tard que j’ai reçu un colis à la maison, avec à l'intérieur l'une des vieilles sandales de Roald…  Dans la première version, le BGG était également un personnage plus clownesque. Au final, je l’ai dessiné plus effrayant. Paradoxalement ça permettait de mieux l'appréhender en tant que personne et de le découvrir, au delà de la première impression, sympathique et bienveillant. Ça a permis aussi de mieux exprimer la relation avec la petite fille. Il y a une similitude entre le BGG et Dahl lui-même, même si je ne les ai pas faits se ressembler. Mais Dahl était lui aussi une très grande personne, au sens propre, et qui faisait tenir des rêves dans des chambres d'enfants. Je ne sais pas jusqu'à quel point il était conscient de cela…»




Matilda - «Quelquefois les personnages deviennent nos préférés car ils nous donnent particulièrement du fil à retordre, même si le lecteur ne s’aperçoit pas de ça! Matilda a quatre ou cinq ans, et j'ai donc commencé à dessiner une enfant de cet âge-là. Mais ça ne collait pas avec ses facultés magiques. C’est pour ça qu’au final on a une petite fille avec le visage d'une personne plus âgée. Je ne sais plus combien de temps cela a pris pour trouver son apparence. À chaque fois je me disais que non, elle ne pouvait pas paraître si jeune, et je la redessinai... Le dessin pense pour vous. Vous trouvez à quoi ressemble les gens à  force de les dessiner… En y repensant aujourd'hui, je m’aperçois par ailleurs que Matilda ne change pas souvent d'expression. Elle ne prend pas grand plaisir à se venger des adultes détestables. Elle n'en jubile pas. Tout est cérébral chez elle, tourné vers l'intérieur plutôt que vers l'extérieur…»


Hoppy et Mme Silver - «J'aime ces deux personnages d’Un amour de tortue parce qu'ils sont ordinaires. Si l'on tient compte du fait que les gens ordinaires ne le sont pas, justement – ce que que je crois, vraiment ! Ils n'ont de ce fait pas été faciles à dessiner en tant que gens normaux, et il était par ailleurs important de leur donner des tempéraments différents. D’autant plus que je les aimais tous les deux séparément en tant que personnes. Je me suis rendu compte après coup que M. Hoppy avait hérité du gilet sans manche et des tours de bras de mon père, bien que leurs caractères n'aient rien de commun… Parce que leur histoire est une histoire d'amour, les deux personnages devaient être attirants… bien que plus tout jeunes! Or il n'y a pas une grande variété de lignes pour rendre cela… Leur histoire relève de l’anecdote plutôt que du conte de fées. C’est pour cette raison que le dessin est plutôt réaliste.»


Le grillon - «Une des raison pour lesquelles j’ai aimé ce personnage de James et la grosse pêche était qu’il était tout vert. C'était terriblement agréable de ne pas avoir affaire à quelqu'un avec un visage rose, une veste marron et un pantalon gris à redessiner ainsi au fil des pages… Cela m'intéressait que Roald ait fait émerger une figure d'autorité de son assortiment bizarre d'insectes. C'est très agréable aussi de dessiner quelqu'un de fiable, en qui l'on puisse avoir recours. Un grillon qui semble investi d'une charge: on peut véhiculer cela en partie par la posture. Il porte une espèce de col formel et une cravate. Il se tient plus droit que la plupart des grillons et il domine tout le monde par la taille; il les surplombe donc du regard. Les autres insectes sont surtout sympathiques et accrocheurs. Mais dessiner la variété des caractères et rendre compte de l'atmosphère, voilà ce qui est intéressant.»


Grand-mère - «Dans Sacrées Sorcières, ça m’a intéressé de devoir représenter quelqu'un de réaliste dans une histoire comportant des éléments fantastiques. Grand-mère n'a pas été facile à dessiner. Mais comme avec le BGG, il y avait cette relation très réelle entre elle et le garçon – Dahl s'est d’ailleurs inspiré de sa relation avec sa propre grand-mère. Je devais donc dessiner Grand-mère de telle manière que le lecteur la trouve crédible. Elle devait aussi contraster avec les Sorcières, pour qu'on ne s’imagine pas qu'elle pouvait en être une. Elle est un personnage qui appartient à la réalité, pas aux contes de fées. Mais c'est aussi, à certains égards, le livre le plus effrayant de Dahl. Et il fallait faire attention à ne pas l’être trop dans le dessin! Tout a relevé d’une question de dosage…»


Willy Wonka - «Willy Wonka, le patron de la chocolaterie dans Charlie et la Chocolaterie, est l'opposé de Grand-mère. Lui n’est jamais réel, il n'est qu'artifice. C’est pour cela que ses vêtements le mettent à part. Ce sont des déguisements. C’était comme si avec eux on entrait dans la fiction de la même manière que Charlie entre dans la chocolaterie avec son ticket en or. J'ai adoré le dessiner comme ça. Willy Wonka est une incarnation de la farce. Ce qu'il dit des enfants atteste de sa malice. «Parfois ils s'en sortent»... «Ils pourraient survivre». Il pense évidemment à quelque chose d'autre: il fallait donc dessiner les yeux, des points dans des cercles, comme s'il regardait de côté…  Je pense que les enfants du roman n'ont guère plus de réalité que lui. Charlie, lui, en a, mais les autres non. Willy Wonka réprimande des traits de caractère puérils. Mais aucun enfant n'est aussi déplaisant dans la réalité! Hormis Charlie, les enfants de ce roman sont en réalité comme les personnages de Ben Jonson ou Molière: ils sont la représentation d'un vice. Cela s'apparente et devait être dessiné comme à un conte. Si c'était plus réaliste, le lecteur ne pourrait l’accepter ni l’approuver!»


Propos de Quentin Blake recueillis par Nicolette Jones pour le Daily Mail




Tout pareil que Les petites reines, mais encore mieux. Et complètement différent.


Vous n’avez pas pu rater Les petites reines , précédent roman de Clémentine Beauvais, lauréat du Prix Sorcières 2015 et prochainement adapté au théâtre et au cinéma (chouette !) Magnifique bouquin, drôle, émouvant, pertinent, savoureux et tellement bien écrit.

Et ce nouveau roman alors, Songe à la douceur, il est comment ?

Tout pareil mais encore mieux. Et complètement différent. Je crois que ça fait bien longtemps que je n’avais pas lu quelque chose de cette qualité.

Ils se sont rencontrés quand ils étaient ados. Elle, jeune fille timide, idéaliste et follement romantique. Lui, jeune homme nonchalant, un peu trop blasé, parfois trop cynique.

Tatiana tombe instantanément amoureuse. Eugène est séduit par cette fille intello un peu à part, toujours plongée dans ses livres. Les longues discussions qu’ils partagent tous les deux laissent croire à Tatiana qu’Eugène ressent ce même amour naissant, qu’il éprouve pour elle les mêmes sentiments.

La jeune fille se confie dans une lettre (magnifique passage…) qu’elle ose envoyer par mail à celui qui fait battre son cœur :

«C’est bête
mais c’est seulement quand tu es là que j’ai l’impression
d’être là où je dois être.
Le reste du temps, je suis comme quelqu’un à la fenêtre
qui se regarderait vivre dehors
et qui aurait l’impression que ça arrive
à quelqu’un d’autre ».

Eugène ne sait pas quoi répondre, ne veut pas s’avouer touché, préfère éluder en éconduisant maladroitement celle qui était presque devenue une amie, celle qu’il avait tant plaisir à fréquenter.

Ce même été, un drame survenu dans la bande de copains va mettre un terme définitif à cette relation.

Ils se retrouvent dix ans plus tard.

Dans la rue, comme ça.

Ils tombent l’un sur l’autre dans le métro, par hasard ou alors peut-être pas.

Lui part à l’enterrement de son grand-père. Elle part à la bibliothèque pour bosser sa thèse en histoire de l’art.

Ils se plaisent ou se replaisent instantanément et vont vite chercher à se revoir. Les conversations reprennent comme si le fil ne s’était jamais coupé, comme si dix ans ne s’étaient pas écoulés.

Eugène, jadis un peu froid et distant, se sent magnétiquement attiré par Tatiana. La jeune femme de son côté, si elle ne cesse de penser à Eugène, souhaite revenir sur leur histoire passée et ce drame qui a tout balayé.

L’éternel pas de deux amoureux peut commencer, avec les jeux de séduction, la valse des hésitations et le temps qui file.

« Et je suis sûre que parmi vous,
 il y en a qui pensent,
 parfois à des amours gâchées
 il y a deux, trois ou dix ans.
 Ce n’est pas pire après dix ans,
 ça n’augmente pas nécessairement avec le temps,
ce n’est pas
 un investissement,
 le regret ».

Y’a pas à tortiller : ce roman est superbe. Porté par la voix d’une narratrice (d’un narrateur ?) omnisciente qui nous plonge dans les pensées de l’un et de l’autre, nous donne son avis, nous questionne, bouscule la chronologie de l’histoire et bouscule notre propre lecture. On croirait presque entendre le chœur antique d’une tragédie grecque et ce n’est pas là le seul clin d’œil de l’auteure.

Très librement inspiré du récit d’Alexandre Pouchkine Eugène Onéguine, ce roman, magnifiquement écrit en vers libres, transcende tous les genres et s’affranchit de tous les registres de langue, des plus triviaux aux plus soutenus.

Truffé de multiples références littéraires implicites ou affichées, le texte joue habilement avec l’espace même de la page, improvisant sur le fil des effets de typographie et des mises en pages inédites qui bousculent la linéarité d’une lecture classique.

On est bien loin cependant du simple exercice de style tant la narration reste fluide, légère, nous embarquant instantanément dans cette love story moderne.

Tous les sentiments y sont dépeints: les sensations fugaces, les émotions fortes, les désirs enfouis, les contradictions lancinantes.

Même si tout semble parfaitement aisé et évident à la lecture, je n’ose imaginer le travail d’écriture incroyable qu’a dû représenter ce bouquin, sans parler du boulot de l’éditeur (Sarbacane, what else…)

Que dire de plus, si ce n’est que je crois n’avoir jamais lu un truc pareil. Terriblement audacieux, tellement émouvant et complètement bluffant.

Incroyable Clémentine Beauvais ! …

Véro, Librairie La Boîte à Histoires à Marseille

Lire l'interview de Clémentine Beauvais ici

Songe à la douceur. Clémentine Beauvais. Editions Sarbacane. Collection X’. 15,50

Songe à la douceur: un thriller d'amour à l'écriture élégante et lumineuse - Une interview de son auteure, Clémentine Beauvais


Songe à la douceur, de Clémentine Beauvais, aux Éditions Sarbacane, dans la collection Exprim', paru le 24 août 2016 (15,50 €). Tout commence par une rencontre dans le jardin d'un pavillon de banlieue : Eugène, 17 ans, parisien friqué et blasé qui croit tout connaître de la vie, tombe nez à nez avec Tatiana, une adolescente discrète et plus jeune que lui plongée dans les classiques de la littérature amoureuse. Lui se pense déjà gâché, usé, dénué d'envie pour le reste de son existence. Au contraire, Tatiana est pure comme un bouton de rose, prête à éclore, tournée vers le soleil. Deux âmes qui s'opposent et s'attirent, deux âmes vouées au tourment... Derrière ce motif en lui-même plutôt banal se cache un drame amoureux sublimement écrit. On y entre intrigué par la forme singulière du récit, on en sort transfiguré. L'écriture y est lumineuse et élégante. Le rythme est palpitant, à la manière d'un thriller : un thriller d'amour impossible à poser. C'est donc un infini remerciement qu'il faut adresser à Clémentine Beauvais pour ce roman qui nous transporte loin et nous éprouve jusqu'au fond du cœur dans un voyage poétique total.

Nous avons voulu en savoir plus…

Librairie L'Oiseau Lire : Avec Songe à la douceur, vous transposez magistralement le poème dramatique Eugène Onéguine de Pouchkine, dans notre monde actuel. Votre talent est remarquable. Qu'est ce qui vous a poussé à vous approprier cette histoire et à la moderniser ?

Clémentine Beauvais : D’abord, merci pour ces très gentils mots ! Eugène Onéguine m’habitait depuis plusieurs années – j’avais une sorte d’obsession pour l’opéra et le roman, et Songe à la douceur a été un moyen de l’exorciser, ou du moins de l’externaliser. J’ai toujours pensé que c’était une histoire passionnément adolescente, notamment dans la représentation de l’amour, de la mort, de l’amitié, de l’honneur. A bien des égards, sa transposition dans le présent (enfin, dans notre présent) n’est pas une modernisation : l’histoire originale est déjà résolument moderne…

Cependant, il y a quand même des choses qui ont changé ; c’était intéressant pour moi de réfléchir à ce qui pourrait constituer, aujourd’hui, les paramètres d’une relation amoureuse adolescente et jeune adulte – les nouvelles contraintes, les nouvelles angoisses, les nouvelles manières de communiquer. Certains motifs – le mariage, le duel notamment – auraient été d’étranges anachronismes. Donc, il y a eu une actualisation, qui a fait l’objet de beaucoup de questionnements de ma part et de celle de mon éditeur. A côté de ce travail-là, il y a aussi eu des éléments qui sont venus plus instinctivement, tirés de mes expériences ou de celles d’ami/es de mon âge.

Dans votre récit vous jouez le rôle de narrateur omniscient. Mais, chose plus rare, on vous lit dialoguer directement avec vos personnages, tenter de les influencer, et aller jusqu'à porter un jugement sur leur conduite. Qui est pour vous le héros ou l'héroïne de cette histoire ?

Il me semble que Tatiana et Eugène, à part égale, sont les deux protagonistes de l’histoire. Ceci dit, la narratrice joue aussi un rôle important, car elle met de la distance et un peu d’humour – parfois de sarcasme – dans le duo Eugène-Tatiana ; je voulais qu’elle aère le récit, qui aurait pu être trop intense s’il était seulement focalisé sur ces deux personnages. J’ai toujours aimé les narrateurs intrusifs, joueurs, non fiables, ironiques, etc. Et puis il est difficile de parler d’amour en étant absolument sérieux…

Derrière l'histoire d'amour, vous parlez d'une jeunesse tourmentée qui a du mal à trouver sa voie dans la vie, à faire des choix satisfaisants. Est-ce l'expression de ce que vous observez ? De ce que vous vivez ou avez vécu ?

Je ne veux surtout pas pleurer sur le sort de jeunes occidentaux privilégiés comme Eugène ou Tatiana ! Mais je pense que ce groupe de jeunes adultes, dont je fais partie, rencontre des problèmes existentiels qui en font des personnages assez intéressants. Il n’existe plus, ou très peu, d’engagements incassables, ni de forts réseaux d’obligations ou d’attentes – se marier, avoir une profession fixe, des enfants, etc. En parallèle, et en partie à cause des réseaux sociaux, des dizaines de choix de vie s’exposent à nous dans une espèce de joie hystérique, créant ce que les Anglo-Saxons appellent Fear Of Missing Out (#FOMO), la peur d’être en train de rater quelque chose. Il faudrait pouvoir tout essayer, puisque tout semble si enthousiasmant. Et en même temps, on regarde parfois avec envie ceux et celles qui arrivent à s’arrimer, à ‘se poser’, à s’engager dans un seul projet de vie.

Je vois des comportements différents en réaction à cette tension. Certaines personnes deviennent éminemment sérieuses, se fabriquent des engagements profonds, se constituent des réseaux d’obligations similaires à ceux qui ont ‘disparu’, s’imposent des contraintes et des valeurs fortes. D’autres s’accommodent plutôt d’une sorte de coexistence de vies parcellaires ; comme moi, qui ai choisi de ne pas choisir entre ma profession d’universitaire et celle d’auteure.

Je pense que Tatiana appartient à la première catégorie, et le problème qu’elle rencontre, c’est la limite intrinsèque à toute décision existentielle profonde, c’est-à-dire qu’elle annule les possibilités d’autres choix. Je pense que Tatiana est une jeune femme engagée au sens fort du terme, c’est-à-dire qu’elle s’est engagée dans une voie, et qu’elle doit donc accepter en retour le fait que c’est un projet de vie qui en exclut d’autres. Aucune option n’est totalement satisfaisante (heureusement, d’ailleurs), en partie parce qu’il est difficile, je crois, d’accepter des limitations quand nous avons la chance de pouvoir nous les poser nous-mêmes – il y a toujours une voix qui dit : ‘Tu pourrais décider qu’il en soit autrement’.

Songe à la douceur est inclassable, à la limite entre la littérature jeunesse et la littérature adulte, et entre la poésie et la prose. On en sort en se disant qu'il est vain de toujours vouloir classer les livres. Comment percevez-vous votre récit ? Avez-vous le projet d'écrire pour les adultes ?

Dans mon esprit, c’est un roman qui s’adresse de manière privilégiée aux adolescents et aux jeunes adultes. Je n’ai rien contre le fait qu’il soit lu par des adultes, bien sûr, mais ce n’est pas le lectorat que j’avais en tête en l’écrivant. Je pense que c’est un livre qui est intensément focalisé sur des interrogations, des états d’esprit et des désirs qui sont particulièrement actifs au début de la vie. Mais si le livre ‘résonne’ auprès de lecteurs plus âgés, c’est peut-être que ces questionnements resurgissent tout au long de l’existence.

Je n’ai pas de projet d’écriture pour adultes ; les idées qui me viennent ont tendance, pourrait-on dire, à ‘appeler’ un style, une structure, un format, etc. idéalement situés en littérature jeunesse. Peut-être que cela changera un jour, mais alors ce sera dicté par une nouvelle idée qui ‘appellera’ d’autres configurations ; pas par un désir de ‘passer en adulte’.


J'adore venir faire caca dans ta librairie !


 
Une petite fille, 4-5 ans, habituée des lieux, flane tranquillou dans la librairie avec sa maman. Prise d'une envie pressante, elle se dirige illico vers les toilettes.
Elle en ressort quelques minutes après, puis vient me voir, la mine réjouie :
- Moi j'adore les histoires et puis j'adore encore plus venir faire caca dans ta librairie !Bref, je suis libraire jeunesse.
Véro, Librairie Sorcière La Boîte à histoires à Marseille (page FB ici)