F comme Fifi, G comme Gudule


Gudule est morte ce jeudi 21 mai. Voici son interview publiée en 1999 dans Citrouille. Repose en paix, Anne. 
J'étais allé passer la nuit chez elle, et Gudule avait accepté d'enfermer le rat cavaleur de sa fille. J'avais cependant dormi sur une seule oreille. Et quand au très petit matin j'entendis tap tap tap tap… je me levai en sursaut, persuadé que le rongeur s'était enfui et allait me bouffer les orteils. Mais le bruit n'était que celui des doigts de Gudule qui couraient déjà sur le clavier. J'allai donc lui faire la bise, tout en gardant un œil sur le roquet menaçant qui veillait sur l'écrivaine au travail. Gudule se méfie des adultes mais adore les animaux…

Romans pour la jeunesse, romans pour adultes, novellisation de la série télévisée “L'instit”... Le rythme de tes parutions est impressionnant!
Depuis deux ans et demi, je me lève vers six heures, et mis à part le temps que je consacre à quelques courses, au repas et à la vaisselle, j'écris dix ou douze heures d'affilée...

Tous les jours?
Quasiment, oui.

Tu ne te mets jamais en vacances d'écriture, au moins pour bâtir tes futurs récits?
Non, je commence à penser et construire un roman tandis que j'écris le précédent. D'ailleurs, quand j'arrive à la moitié d'un récit, j'ai hâte de le terminer, pour pouvoir entamer l'écriture du suivant. Je laisse juste un jour entre les deux, histoire d'amener à l'éditeur le manuscrit que je viens d'achever…

En jeunesse, on peut regrouper tes romans selon deux genres: réalisme et fantastique. Passes-tu indifféremment d'un genre à l'autre?
J'ai les deux désirs en permanence. Le genre “réaliste”, c'est parce que je suis, qu'on le veuille ou non, une vieille moralisatrice. Les choses qui ne vont pas bien dans la société me mettent dans un état de colère continue. Mais le fantastique m'habite aussi. En jeunesse, il me permet d'ailleurs de me reposer de l'écriture d'un livre réaliste, qui me plonge souvent dans une réalité très pénible, comme celle de L'Envers du décor. J'ai fait, pour ce roman, une enquête chez les sans-abris, dont je suis ressortie blessée de partout, avec des culpabilités à ne plus savoir qu'en faire... Écrire un fantastique après ça, m'a reposée.

Il y a aussi tes romans qui mélangent les deux genres, comme Le Manège de l'oubli qui évoque le travail des enfants en fournissant une “analyse” économique, mais à travers une histoire fantastique.
J'avais d'abord conçu une histoire fantastique, et puis cette référence à un drame existant s'est imposée. De toute façon, mes récits fantastiques, au final, c'est ça. Des sortes de fable... Je te le dis, je suis une vieille moralisatrice!

Une vieille moralisatrice qui ne fait pas de cadeaux aux adultes… Dans tes histoires, ce sont souvent les enfants qui dénouent les situations, et qui remettent les adultes sur les rails. Dans La sorcière est dans l'école, Zoé va même permettre à quelques personnages de passer en une poignée de secondes de leur enfance, où ils restaient bloqués, à leur vie d'adulte.
Un jour, un prof de français m'a affirmé que je caressais les enfants dans le sens du poil et que c'était démago... Tout d'abord, je n'ai jamais caressé quelqu'un dans le sens du poil, je ne vois pas pourquoi je le ferais avec les enfants sous prétexte que j'écris pour eux. Et puis la réalité, même si c'est bête à avouer, c'est que je n'ai jamais franchi la barrière, jamais été du côté des adultes. Je regarde leur monde avec méfiance et peur. Je n'ai rien à voir avec ces gens-là... Par contre, dans le monde des enfants, je me sens parfaitement bien.

C'est vrai que lorsqu'on lit les peurs ou les fantasmes d'enfants que tu décris, on a l'impression que c'est effectivement “ça”, ou du moins que les nôtres étaient bien ainsi...
Peut-être que les miens sont encore ainsi. J'ai l'impression d'avoir un fonctionnement très proche de celui des enfants. Eux et moi, on se comprend, on est d'accord.

L'univers onirique du Manège de l'oubli, ou la dimension métaphysique de La sorcière est dans l'école, font penser à Pinocchio et à Alice au Pays des Merveilles
J'adorais surtout Peter Pan... Mais le top pour moi, c'est Fifi Brindacier. Depuis qu'enfant, j'ai lu ses aventures, elle est toujours avec moi. Ma Zoé essaie d'être aussi impertinente qu'elle, de dire aussi fort aux adultes qu'elle n'est pas d'accord.

Il y a un personnage que tu gâtes particulièrement dans Zoé, et régulièrement ailleurs, c'est celui de l'instituteur/trice...
Il faut avouer que j'ai eu une très mauvaise scolarité ! (rire)

Cependant en parallèle, tu novellises la série L'instit où Gérard Klein incarne un enseignant modèle!
Ce n'est pas moi qui ai créé le personnage et je ne fais qu'écrire les livres à partir des scénarios. Mais c'est vrai que c'est un instit selon mon cœur… Une utopie vivante, cet homme-là (rire) ! Je précise tout de même que l'Instit qu'on lit dans mes livres n'est pas tout à fait le même que celui qu'on voit à la télé. Il m'arrive régulièrement, quand je regarde la série, d'être très fâchée. Je trouve l'Instit ramollo, à toujours tenter de ménager la chèvre et le chou, même dans les scènes insupportables. Je lui ai donné un autre caractère dans les livres. Je le fais mettre en colère, enguirlander les gens. Ça ne lui arrive jamais à l'écran.

Entre les enseignants irrités par tes instits-sorcières et ceux exaspérés par “ton” instit idéalisé, tu en trouves encore pour t'inviter à rencontrer leurs élèves?
(Rire) Je n'avais jamais envisagé la question sous cet angle! ... La réponse est oui. Je ne peux d'ailleurs pas répondre à tous. Les rencontres, c'est intéressant, mais usant à la longue.

Tes romans pour adultes donnent, eux, dans le fantastique-frayeur. Un critique dit de toi que tu as “le don de transformer des scènes de la vie ordinaire en cauchemars”, et ajoute, à propos de Petite chanson dans la pénombre, que ce texte “tient à la fois du conte pour enfants et du roman de terreur”.
C'est aussi le cas de La petite fille aux araignées...

Ce qui est frappant, c'est la similitude entre tes livres pour enfants et ces romans. Les toiles de fond sont tissées à partir des mêmes fantasmes, et le rapport de l'enfant au monde adulte y est toujours aussi conflictuel, même si tu en atténues la violence ou l'adoucis avec un happy end selon le public visé. Comment passes-tu de l'écriture d'un livre pour adultes à celle d'un livre pour enfants?
J'alterne les deux, sans difficulté.

Tu n'as pas peur de tout mélanger?
Non.

Tu n'as pas besoin d'une rupture, d'un temps qui permettrait à chaque fois de te resituer, de reposer les limites ou de les faire voler en éclats?
C'est l'ordinateur que j'ai dans la tête qui gère tout ça. Il fait ça très bien, je n'ai pas à m'en occuper...

Mais c'est troublant… Tu utilises les mêmes noms de personnage, Zoé, Rose ou Miquette, les mêmes lieux, celui de la fête foraine par exemple...
Miquette, je sais pourquoi. A cause d'une Miquette dont, enfant, j'ai lu l'histoire dans La semaine de Suzette. Encore une qui est restée en moi... Quant aux fêtes foraines, ces endroits où l'on s'amuse de manière obligée et épaisse m'ont toujours terrorisée... Tu sais, on est toujours hanté par les mêmes univers, les mêmes paysages, quoi qu'on écrive. On ne peut pas s'empêcher d'aller y puiser...

As-tu besoin d'en parler à la fois en jeunesse et en adulte, pour en parler complètement?
Oui. Ce sont peut-être deux manières complémentaires de les évoquer.

Autre similitude: l'écriture. Elle est la même pour les adultes ou pour les enfants, au registre de vocabulaire près.
C'est mon écriture à moi... Je ne cherche pas à en trouver de différentes en fonction du lectorat.

Par contre, selon l'âge des lecteurs, tu n'écris pas sous le même nom.
Quand Denoël m'a pris mon premier manuscrit pour adultes, on m'a dit : «Votre texte oui, mais pas votre nom. On a déjà du mal à vendre un nom français. Alors un nom de dessin animé...» J'ai donc pris mon prénom, Anne, et ajouté un anagramme de Gudule. Aujourd'hui, c'est un avantage. Mes livres pour adultes se trouvent ainsi démarqués de mes livres pour enfants, les parents s'y retrouvent...

"Gudule" est déjà un pseudonyme...
C'est mon nom, celui que je me suis donné et que j'aime. Je ne voulais plus du nom de mes parents, un nom aristocratique que je ne supportais plus, ni du nom de mon mari, pour la bonne raison que je ne vis plus avec lui depuis quinze ans ! Un jour, alors que j'étais scénariste de BD, j'ai écrit une comptine où toutes les rimes se terminaient en “ule”, tarentule, tubercule, vestibule, noctambule... et je l'ai signée Gudule. Ça m'est resté. J'ai même reçu ma carte d'électeur sous le nom de Gudule!

Il y a, ici et là dans tes romans adultes, quelques clins d'œil vengeurs adressés au monde de l'édition jeunesse. La littérature adulte, ça défoule?
Il y a des contraintes d'écriture très pénibles en jeunesse, et un interventionnisme du directeur de collection qui, s'il est parfois utile, est souvent pour le moins lassant, quand il ne tient pas de l'abus de pouvoir. En littérature adulte, soit le manuscrit plaît, soit il ne plaît pas. On me fiche la paix, je peux m'ébrouer...

Propos recueillis par Thierry Lenain, 1999

Lire également cette interview

Gudule: «J’écris avant tout 
pour l'adolescente que j'ai été.»


Une interview de Gudule publiée dans le n°36 de Citrouile - 2003. 

Gudule, vous êtes auteur de livres s‘adressant aux adolescents. Est-ce un choix de votre part?
Au départ, ce n'est jamais un choix. On écrit ce que l'on ressent. Il se fait que les thèmes que j'aborde et ma manière d'écrire touchent les adolescents, voilà tout. J'en veux pour preuve mon premier roman - c'était la version précédente de La vie en Rose. Paru dans une collection pour adultes, il n'a pas trouvé son public, contrairement à aujourd'hui où qu'il se trouve dans une collection pour ados…

Comment situez-vous ces textes par rapport à votre adolescence et aux adolescents aujourd’hui?
J’écris avant tout pour l'adolescente que j'ai été (et que je n'ai jamais cessé d'être, malgré mon âge). Les émotions, les révoltes, les désirs, les rêves que j'y décris sont éternels. Je n'ai pas à me forcer pour les aborder, ils sont toujours vivaces en moi. Pour le reste - les modes vestimentaires, le langage, les loisirs, bref, l'aspect anecdotique du comportement actuel -, j'ai la chance d'être entourée d'ados depuis longtemps… Mes enfants, d'abord, et aujourd'hui, mes petits-enfants. Les observer, les écouter, discuter avec eux me met en prise sur leurs centres d'intérêt et leur manière d'être qui, je peux bien l'avouer, me fascine.

Les collections pour adolescents vous semblent-elles une étape pour faire accéder à la littérature adulte un public a priori "peu lecteur"?
En tant qu'auteur, cette notion réductrice me déplaît. Elle signifierait qu'on fabrique sur mesure une sous-littérature gnangnan, ce que je conteste à plusieurs niveau. D'abord, parce que mes livres, je ne les "fabrique" pas mais que j'y mets le meilleur de moi-même (comme d'autres auteurs). Et ensuite, parce cela suppose une condescendance envers ce type de lecteurs, qui ne seraient en l'occurrence que des sous-lecteurs. Et cela me dérange beaucoup voyez-vous…

De nombreux sujets sensibles sont abordés aujourd’hui dans les romans lus par des jeunes dès 13 ans…
Pourquoi la littérature n’aborderait-elle pas ce à quoi les jeunes sont confrontés journellement - et souvent de manière bien plus abrupte - dans les autres médias? La télé et la presse ressassent tous ces thèmes, à travers la fiction ou l'info, et personne ne s'en formalise. Le livre est et a toujours été un témoin de son temps. Le tronquer d'un certain nombre de sujets auxquels le public, quel que soit son âge, est de toute façon confronté, me semble le comble de l'hypocrisie. Par ailleurs, une oeuvre est avant tout le reflet des préoccupations de son auteur. Si ces préoccupations rejoignent celles du lecteur, l'osmose s'opère. Dans le cas contraire, il n'y a pas de rencontre possible. Ceux que l'homosexualité, par exemple, tourmente ou intrigue, trouveront dans les textes traitant de ce thème un écho et des réponses à leurs questions. Ceux qu'elle n'intéresse pas choisiront d'autres livres, plus conformes à leurs centres d'intérêt. Pourquoi le rapport livre-lecteur fonctionnerait-il différemment dans la littérature pour ados que dans la littérature tout court ? Je voudrais également ajouter que, "de mon temps", il n'y avait pas de littérature pour les adolescents. A quatorze ans, je lisais Blaise Cendrars, Malraux ou Henri Miller. Les thèmes qu'ils abordaient et la manière dont ils en parlaient étaient mille fois plus crus que ceux qui, aujourd'hui, "choquent" dans les collections pour adolescents. Pourtant, en ce temps-là, on ne se posait pas la question! Au sortir de la Bibliothèque verte, on jugeait le lecteur assez mûr pour s'ouvrir à la "grande" littérature. Les précautions que l'on prend aujourd'hui, alors que nos enfants sont bien plus précoces et déphasés que nous ne l'étions à leur âge, ne nous seraient-elles pas dictées par la culpabilité de leur avoir fait, justement, un monde aussi dur? Ça pourrait être intéressant de se poser la question, non?…

Propos recueillis par Michèle Cortin, librairie La Courte Échelle à Rennes

Lire également cette autre interview.

Ne ratez aucun de nos conseils de lecture ! Chaque matin, la Sorcière vous informe par mail des deux critiques du jour :-)

Découvrez sur ce site quelques uns des livres conseillés dans nos librairies